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DIAL 2750 - Dossier Peuples indiens

ÉQUATEUR - Avec les peuples indiens, une autre Amérique est possible

Nidia Arrobo Rodas

vendredi 1er octobre 2004, mis en ligne par Dial

Une des caractéristiques du Forum social des Amériques qui s’est tenu à Quito du 25 au 30 juillet 2004 fut la forte présence des peuples indiens. Une « autre Amérique » ne se fera pas sans eux. Ils émergent de plus en plus massivement sur la scène politique et font valoir de mieux en mieux leur propre point de vue, qui est original et qui, s’il était mieux écouté, serait une source réelle de transformation pour le continent. Le texte ci-dessous a l’avantage de présenter de façon synthétique les traits caractéristiques majeurs des peuples indigènes d’Amérique latine. C’est une conférence donnée le 20 juillet 2004 par Nidia Arrobo Rodas, directrice de la Fondation peuple indien Équateur (créée par Mgr Proaño), au cours du VIIIème Congrès équatorien de sociologie dont un atelier fut consacré à la question : « Chrétiennes et chrétiens face aux défis d’une autre Amérique possible ». Le cadre général en était fourni par le Forum social des Amériques qui se déroulait simultanément.


Peuples exclus

L’exclusion des peuples indigènes en Abya Yala [1] s’est produite pendant la première globalisation dès 1492 lorsque le premier monde a soutenu avoir découvert l’Amérique. Ensuite, pendant l’époque coloniale se sont consolidées les institutions oppressives qui tentent de se perpétuer jusqu’à nos jours en s’adaptant aux temps modernes. Un Kichwa Puruha déclarait à ce sujet : « Mêmes problèmes, mêmes personnes, seulement un changement de poulailler ».

Les Européens, blancs et chrétiens, développèrent avec les peuples indigènes du continent une politique de subordination en leur assignant à tous une place de subordonnés et en les y maintenant le plus souvent avec violence, beaucoup de violence.

A l’époque républicaine, après celle appelée indépendance, les droits historiques des peuples indigènes ne furent pas pris en compte dans la création des Etats nationaux qui se sont forgés sur leurs dos. Selon la conception moniste « à chaque nation correspond un Etat », toutes les constitutions sans exception des différents pays d’Abya Yala ont privilégié les ladinos, les créoles ou les métisses, constituant les nations équatorienne, colombienne, nicaraguayenne, péruvienne, bolivienne… Les Etats-nations monoculturels sont le produit des processus capitalistes qui ont commencé dans le sein du système colonial imposé.
Tout au long de la vie républicaine, les droits indigènes comme la reconnaissance de leurs territoires, l’autonomie politique, la langue, la religion, la justice, la culture, l’éducation et leur médecine ont été systématiquement violés. Mgr Proaño soutenait que « si la violation des droits humains des indigènes est grave, plus grave encore est la violation de leurs droits comme peuples » (Mgr Leonidas Proaño, 500 años de marginación indígena).

C’est seulement depuis les années 80 et 90 du siècle passé, grâce à un processus politique et organisationnel inédit dans plusieurs Etats de Abya Yala et surtout en Equateur, que les peuples et les nationalités indigènes commencent à vaincre la séculaire exclusion et subordination. Avec une force de propositions mobilisatrice, ils commencent à obtenir la reconnaissance de leurs droits comme peuples tant à l’intérieur des Etats nationaux qu’au niveau mondial, à l’OIT et aux Nations unies. A la date d’aujourd’hui la majorité au moins des pays d’Abya Yala ont introduit les droits collectifs dans leurs programmes politiques et ont ratifié la convention 169 de l’OIT qui garantit internationalement le respect des droits fondamentaux des peuples ancestraux.

Cependant, de l’exclusion elle-même surgit l’alternative. Les peuples indigènes organisés, conscients, capables de présenter des propositions et mobilisés ont obtenu non seulement la reconnaissance de leurs droits historiques, mais aussi, comme c’est le cas de l’Equateur, ils ont mis en place un projet politique qui inclut tout le monde, dans lequel nous avons tous notre place, et où ils proclament avec force : « Jamais plus sans les Indiens ». Les grands soulèvements indigènes et les propositions formulées ont pris en compte non seulement les requêtes propres et légitimes omises par l’histoire, mais aussi ont été formulées des « impératifs en faveur de la vie » qui recueillent le cri des secteurs les plus pauvres. Rappelons que le slogan du soulèvement de 1999 en Equateur a été : « Rien qui soit seulement pour les Indiens ».

Pour nous qui luttons pour être chrétiens, pour nous identifier avec le Christ et son évangile, nous trouvons dans l’exclusion une des forces motrices de notre praxis chrétienne. Toute la Bible est pleine d’appels et de cris en faveur des exclus. Déjà dans l’Ancien Testament la radicale prise de position de Yahvé :

« J’ai vu l’humiliation de mon peuple en Egypte et j’ai écouté ses cris quand leurs chefs de corvée les maltraitaient. J’ai connu sa souffrance et c’est pourquoi je suis descendu pour le libérer » (Exode 2,7) nous révèle l’option de Dieu notre Père pour les exclus et opprimés. Dans le Nouveau Testament, depuis le moment même de son incarnation jusqu’à celui de sa mort ignominieuse en Croix complotée par les pouvoirs politico-religieux de son époque, Jésus maintient une constante dans sa mission libératrice : l’option pour les exclus. « Il a choisi ce qui n’était pas pour confondre les forts », « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre pour avoir révélé ces choses aux petits et pour les avoir cachées aux sages et aux habiles » (Luc 10,21) . « Il a renversé les puissants de leur trône et exalté les humbles, il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides » (Luc 1,53). L’aveugle Bartimée (Marc 10,46) en est un exemple clair : il a vaincu l’exclusion de lui-même malgré ceux qui lui imposaient de se taire.

Peuples pacifiques

Les luttes de libération nationale ont été généralement des luttes violentes, sanglantes ; beaucoup ont débouché sur des guerres civiles dévastatrices. Des milliers de victimes dans les guerres d’Europe de l’Est, dans les processus de libération du peuple saharawi et des peuples africains nous forcent à constater que l’homme est toujours un loup pour l’homme ; que la loi du talion, œil pour œil dent pour dent, est toujours valable. Ces jours-ci encore nous voyons les peuples palestinien et irakien ensanglantés, ce qui mérite notre désaveu total et notre condamnation sans faille.

Ce qui caractérise et rend admirables les peuples indigènes est le caractère pacifique de leurs luttes de libération, cette capacité mobilisatrice d’avancer sans faire du mal, avec des stratégies claires pour évaluer quand il faut continuer, quand il faut s’arrêter, et quand il faut revenir en arrière ; qui affronte le pouvoir oppresseur néocolonial sans violence, opposant à la raison de la force la force de la raison et la justesse de la revendication de leurs droits historiques légitimes.
Nous avons été des témoins privilégiés de manifestations indigènes massives et pacifiques à travers tout Abya Yala. Il est vrai que dans toutes les luttes, il y a eu des blessés, des morts et des victimes, mais ces luttes ont été le résultat de l’action violente des forces de sécurité du pouvoir répressif et intolérant.

En Equateur, pendant les dix dernières années, des soulèvements de masse et des marches indigènes puissantes ont ému le pays avec la présence de milliers d’indigènes qui, vainquant les obstacles, totalement désarmés et brandissant seulement le poing, ont fait reculer des politiques néfastes néolibérales, sont arrivés à légaliser leurs territoires ancestraux, ont chassé des gouvernements corrompus et se sont affrontés aux entreprises multinationales pétrolières. En Bolivie les marches successives vers La Paz, au Chiapas les mobilisations répétées vers la capitale, en Colombie la décision des indigènes d’opter pour le suicide collectif devant le refus des transnationales de ne pas envahir leurs territoires ancestraux… nous parlent très clairement de cette vocation pacifique et non violente qui oppose aux forces des armes la résistance pacifique millénaire.

« Bienheureux les pacifiques car ils posséderont la terre » (Matthieu 5,5) proclame le Sermon sur la montagne ; cela a constitué pour tous les pacifistes comme Gandhi et Martin Luter King une mystique et une force d’action révolutionnaire. Les peuples indigènes, en maintenant une praxis non violente, s’alignent sur la catégorie des bienheureux, alignement qui malheureusement n’a pas été reconnu à sa juste valeur ni par le pouvoir politique ni par le pouvoir ecclésial. Cependant l’histoire nous montre qu’il n’est pas possible d’arriver à la construction d’une nouvelle société si elle n’est pas cimentée sur les bases de la lutte pacifique.

Peuples écologiques

De l’étroite relation ancestrale qu’entretiennent les indigènes avec la nature, se dégage le caractère éminemment écologique constitutif de son patrimoine culturel. Sur toute la planète la conception de la Pachamama, terre mère, s’est étendue, notion qui comporte implicitement une relation affective, spirituelle, vitale à partir de laquelle les peuples indigènes construisent des identités alternatives. Plus encore, quelques peuples originaires d’Amérique centrale l’appellent « petite fille terre », ce qui implique une relation de tendresse et de sollicitude plus grande encore.

Pour Leonardo Boff, un sentiment semblable surgit « lorsque nous contemplons la Terre depuis l’espace extérieur. Elle a l’aspect d’une boule de Noël bleue et blanche, pleine de vitalité, suspendue dans l’univers. C’est notre planète, la seule que nous ayons. Nous ressentons du respect et de la crainte pour sa beauté et pour les dangers qu’elle court.

Ces attitudes sont fondamentales si nous voulons sauvegarder la vie et restaurer la dignité de notre grande Mère Pachamama et Gaia la Terre. Si nous ne cultivons pas l’expérience du sacré, nous n’arriverons pas à mettre des limites aux déprédations voraces du type de développement dominant, ni à sauver les écosystèmes et les espèces vivantes menacées d’extinction » (Léonardo Boff El despertar del águila, p 38). Voracité qui sur le continent affecte directement les peuples indigènes. Pour en donner un exemple, il suffit de regarder les ravages causés par l’exploitation pétrolière en Amazonie et la militarisation du peuple sarayaku qui oppose sa résistance à la transnationale argentine CGC.
Quel bien ferait au monde la globalisation du concept de Pachamama, combien nous nous améliorerions dans tous les sens du mot si cette vision cosmocentrique s’intériorisait dans les personnes et dans les peuples afin de dépasser des attitudes possessives et dévastatrices envers la terre mère ! Combien serait différente la réalité de notre planète si nous avions tous pour elle des sentiments profonds d’amour, de vénération, de respect et de révérence !

« Nous voyons que la création entière gémit et souffre les douleurs de l’enfantement en attendant le jour de sa libération » (Romains 8, 22) soutient saint Paul. Avec les peuples indigènes, nous pouvons mieux accomplir l’ultime commandement de Jésus : « Allez dans le monde entier et annoncez la Bonne Nouvelle à toute la création » (Marc 16,15).

Peuples religieux

« On a arraché nos fruits, on a coupé nos branches, on a brûlé notre tronc, mais on n’a pas pu tuer nos racines » (Citation tirée du Popol Vuh, livre sacré des Mayas).

La pensée indigène est pétrie de religieux. Mgr Proaño soutenait que le spirituel circule à travers toute la culture indigène comme le sang dans les veines. Comme nous l’avons vu antérieurement, les indigènes conservent la vision communautaire et sacrée de la nature. Pour eux les astres, les montagnes, les lacs, les pierres et les arbres ont une signification spéciale. Les accidents géographiques, aussi bien que les phénomènes naturels, sont personnifiés et il en existe des récits oraux et écrits. Des attitudes révérencielles et mystiques recouvrent non seulement leurs fêtes culturelles mais aussi leur quotidienneté.

Sur l’invitation des peuples ancestraux de Bolivie, j’ai participé en 1992 à la première rencontre des religions originaires et à cette occasion j’ai pu constater combien était vivante chez les leaders spirituels la nécessité d’une autodétermination religieuse. Au cours de cette rencontre une célébration m’a beaucoup émue : la participation active au rite de « l’adoration » du soleil dans le temple de Tiawanaco quand on célébrait le premier jour de l’année nouvelle quechwa aymara.

Tout un cérémonial imposant rigoureusement préparé, précédé d’une longue marche nocturne et glacée, nous maintint en extase lorsque, pour seulement quelques minutes dans l’année, le tayta inti, radieux et immense, faisait son entrée au millimètre prés à travers la porte du Soleil. Emerveillée, je me demandais quel mal faisaient ces frères indigènes à la terre mère et aux êtres humains quand ils s’inclinent devant le soleil père ? Saint François n’a t-il pas appelé aussi les grands luminaires « frère soleil et sœur lune » ? La planète ne serait-elle pas différente si les transnationales n’échangeaient pas la voracité avec laquelle elles exploitent les ressources naturelles, contre ces sentiments nobles et filiaux ?

En ce qui concerne le religieux, les effets de la conquête sont encore plus nocifs que sur les autres plans. Giulio Girardi soutient que le refus du droit à l’autodétermination religieuse ne fut pas seulement un aspect de l’agression, mais qu’il fut de plus sa justification. Aussi bien Christophe Colomb que les conquérants suivants, Eglise comprise, trouvèrent dans la conquête l’occasion « providentielle » pour réaliser la première évangélisation et avec elle « le salut des peuples », évangélisation fondatrice qui n’a été en fait qu’un endoctrinement coercitif.

Avec la conviction que « en dehors de l’Eglise, il n’y a pas de salut », on a consacré la supériorité du christianisme devant les religions originaires parce qu’on les considérait comme fausses, induisant en erreur et conduisant à la perdition éternelle ceux qui les professaient. Selon Giulio Girardi, « ces présupposés ont justifié non seulement la soumission et l’évangélisation, mais aussi l’extermination de leurs livres sacrés, de leurs temples et de leurs lieux de culte, la persécution de leurs prêtres, la proscription de leurs dieux et de leurs rites : les religions originaires furent obligées pour survivre de chercher refuge dans les montagnes ou de se déguiser en chrétiennes sous différentes formes de syncrétisme » (Giulio Girardi, El derecho indígena a la autodeterminación política y religiosa).

Il est logique de déduire que pour les indigènes l’évangélisation n’a pas été, loin de là, l’annonce de la Bonne Nouvelle, mais le commencement de la fin de sa matrice spirituelle. Ils assimilèrent le christianisme comme partie du système européen de pillage, de racisme et de prédation. Le document préparatoire à la première rencontre continentale sur les 500 ans qui a eu lieu à Bogota soutient que « ce qui aurait pu être un échange fructueux entre les cultures a débouché sur l’imposition de la culture des conquérants par la force des armes et l’évangélisation dans un ordonnancement injuste et discriminateur envenimé par le racisme » (Document préparatoire pour la Première rencontre continentale sur les 500 ans, Bogota, p 276).

Lors de la première Rencontre continentale des peuples indigènes réalisée ici à Quito en 1992, on a affirmé que « pendant ces 500 ans on nous a détruit avec l’éducation et la religion européenne, en dévalorisant la véritable sagesse millénaire des nationalités d’Abya Yala… La religion est l’arme avec laquelle on nous a humiliés et on a dominé nos peuples, usurpé nos richesses, laissant dans l’ombre notre religion et nos pratiques spirituelles » (Mémoires de la Première rencontre continentale des peuples indigènes, Quito, Equateur, p 245).
Les cultures ancestrales ont été et continuent à être en situation d’oppression nationale. Si d’un côté l’Eglise catholique fut dans une première étape un facteur déterminant pour consolider la langue kichwa, d’un autre côté selon ce que les indigènes ont exprimé eux-mêmes, elle a désarticulé en grande partie les cultures indigènes. Dans la lutte systématique contre les idolâtries beaucoup d’éléments culturels furent interdits ; la céramique, l’orfèvrerie, les dessins des tissages, les fêtes, les rituels, les institutions sociales, les danses furent soumis à la censure.

Les dommages causés aux peuples indigènes pendant la première évangélisation sont énormes. A proprement parler, peut-on appeler « première évangélisation » ce qui a été réalisé à ce moment-là ? Et que dire de ce qui se passe actuellement ? Cependant il faut reconnaître qu’en tous temps ont surgi des voix et des vies prophétiques comme Bartolomé de Las Casas, Leonidas Proaño, Samuel Ruiz, Pedro Casaldáliga avec une option très claire pour la défense des droits humains des indigènes et de leurs peuples ; mais comme Eglise institution, jusqu’à présent nous n’avons pas été capables de répondre à la dure réalité qu’ont affrontée et qu’affrontent les peuples et nationalités indigènes sur notre continent ; nous n’avons pas valorisé le potentiel libérateur que contiennent leurs cultures ; nous n’avons pas consciemment assumé les valeurs culturelles qui définissent notre identité ; nous ne nous sommes pas ouverts à un macro-œcuménisme et moins encore nous n’avons respecté et promu leurs stratégies de résistance, leurs revendications politiques, leur caractère ancestral.

Peuples en résistance

« Nous sommes comme la paille des hauts plateaux : quand on la coupe, elle repousse et nous sèmerons le monde de cette paille des plateaux. »
Dans cette longue nuit noire néolibérale, les privatiseurs essayeront de tout privatiser ; mais il ne pourront privatiser ni les rêves, ni la résistance.

Une des clés pour comprendre la survie et le renouveau des peuples indigènes ainsi que leur avancée politique organisationnelle est leur résistance légendaire. Comme les belles et fortes chukirawas [plante qui pousse en altitude, emblême de l’andiniste] qui supportent gaillardement les gelées des hauts plateaux andins, les peuples indigènes fleurissent à l’intempérie et avancent avec vigueur sans se presser et sans s’arrêter dans la conquête de leurs droits.

Les formes de résistance avec lesquelles ils réinventent l’exercice du pouvoir sont variées. Luis Macas (Kichwa Saraguro, leader historique du mouvement indigène) soutient que « pour les organisations, il y a diverses manières de lutter pour leurs revendications. Il y a les soulèvements auxquels nous recourrons quand ils sont nécessaires, l’éducation interculturelle bilingue qui restaure notre langue, la consolidation de l’organisation à partir de notre base communautaire et de nos pratiques collectives et maintenant il y a les élections qui sont une forme de plus de lutte ».

La résistance est synonyme de fidélité, fidélité à l’identité, fidélité aux valeurs ancestrales, fidélité au projet politique, fidélité à la mission. « Celui qui demeure jusqu’à la fin, sera sauvé » (Matthieu 24, 13) soutient Jésus et c’est une des valeurs du Royaume qui révèle de la cohérence et génère de la confiance.

Peuples convertis en sujets politiques, capables de s’affronter aux Etats-nations

Outre le fait d’être exclues et opprimées, les nations indigènes pendant des siècles ont été privées de visibilité. Cependant grâce à un processus organisationnel intense et tenace et à une sagesse qui sait regarder vers l’intérieur, qui s’émancipe de l’influence de « modèles étrangers », et qui valorise leurs propres racines pour en extraire avec d’énormes efforts, succès et erreurs de nouvelles formes et de nouvelles stratégies de lutte, elles sont en train de passer de nations clandestines à des nations avec un destin.

Dans un temps relativement court, les peuples indigènes sont devenus des sujets politiques, des sujets de droit capables de propositions et de mobilisation au niveau continental et mondial. Avec la promulgation de la convention 169 de l’OIT, ils jouissent de protection au niveau international, ils sont des interlocuteurs aux Nations unies. Ils font pression sur ces organismes pour la Déclaration universelle des droits indigènes, ils ont fait pression pour la création du Fonds indigène, ils ont été les acteurs principaux de plusieurs rencontres continentales, ils viennent de réaliser la semaine dernière le 2e sommet des peuples indigènes de Abya Yala, ils mettent en place des organisations régionales comme la COICA (Coordination des organisations indigènes de la zone amazonienne), le Parlement indigène d’Amérique et des organisations sectorielles comme celle des juristes indigènes, des femmes, des jeunes, des enfants, des écrivains et poètes…

Avec sûreté et fermeté, ils s’opposent aux Etats-nations monoculturels et uni-nationaux et à coups de griffe ils arrachent à leurs démocraties restreintes des quotas de pouvoir, des processus d’autonomie, des espaces de liberté et ils arrivent à ce que leurs droits soient reconnus.
En Equateur, la revendication pour la construction d’un Etat plurinational, noyau central du projet politique de la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes d’Equateur, constitué en 1986), montre avec évidence le niveau d’avancement conceptuel et de proposition du mouvement indigène qui conduirait à la constitution d’un état souverain, équitable, respectueux de la diversité et exerçant pleinement la justice sociale ; un Etat dans lequel les 11 nationalités indigènes, les 23 peuples de nationalité kichwa et la nation équatorienne aient les mêmes chances de développement respectant leur identité afin de garantir la reconnaissance des droits humains, des droits des peuples, la sécurité alimentaire, le respect des identités culturelles pour promouvoir l’unité dans la diversité.

Il est incontestable que la lutte des peuples indigènes approfondit et amplifie la démocratie : « Sans peuples indiens, il n’y a pas de démocratie », comme ils le soutiennent.

La participation politique active des peuples indigènes a ouvert des espaces d’autonomie qui reflètent la volonté populaire d’exercer un contrôle et une autorité propres à l’intérieur de l’Etat lui-même. Dans le processus d’obtention de l’autonomie, on met en jeu deux ingrédients de base, la reconnaissance de l’identité historique des peuples indigènes et le droit à leur liberté.

Dans le cas équatorien, les espaces d’autonomie révèlent une des rares facettes porteuses d’espérance du travail politique actuel, car ils sont propices à l’interaction multiculturelle, à la défense urgente de l’environnement et surtout à l’existence même des peuples menacés.
On constate dans tout Abya Yala la tendance à obtenir une autonomie toujours plus grande pour les peuples autochtones, et on la considère comme un paradigme valide pour résoudre les conflits ethniques, religieux et nationaux dans le monde entier.

Malheureusement, le gouvernement du Colonel Gutierrez, obstiné dans la destruction et le contrôle de la CONAIE, s’est introduit actuellement dans la DINEIB (Direction nationale d’éducation interculturelle bilingue), CODENPE (Conseil des nationalités et peuples d’Equateur) et la Direction nationale de santé indigène, espaces institutionnels d’autonomie obtenus à force de lutte du mouvement indigène, pour les assimiler à sa grotesque administration clientéliste, militariste et marquée de népotisme.

Quelle est la voix et la présence de notre Eglise dans ce contexte ?

Peuples en lutte contre le néolibéralisme et la globalisation

La globalisation met les peuples indigènes en situation d’être des peuples menacés. Les peuples indigènes ne sont pas les responsables de l’actuelle organisation mondiale, mais ses victimes.

La relation du pouvoir dominant avec l’environnement est passée par diverses étapes : les ravages occasionnés par la conquête européenne, la surexploitation agricole dans la colonie, l’extraction destructrice du caoutchouc et des minerais, l’accroissement abusif de la productivité de la terre pour l’exportation et l’industrialisation. Actuellement on passe par une brusque augmentation de l’exploitation des ressources naturelles, résultat de l’influence des politiques néolibérales qui aggravent les problèmes globaux posés par la dégradation de l’environnement.

L’économie de bien-être dans le système global est un mythe. Rechercher « le bonheur de tous » à travers des schémas écologiques non durables et prédateurs est illusoire. Les peuples indigènes n’attendent pas la protection de l’Etat face aux transnationales, ils présentent leurs requêtes dans les Cours internationales qui les accueillent et les soutiennent davantage.

Malheureusement les politiques d’Etat de nos pays en matière d’environnement, particulièrement le nôtre, ne sont pas portées à valoriser, à défendre et à préserver la grande diversité biologique existante. Loin de répondre à une stratégie nationaliste et de défense de la souveraineté, les politiques d’Etat sont totalement soumises aux stratégies néolibérales de l’Empire. Une démonstration claire en est, en Equateur, l’octroi des brevets de variétés de plantes et micro-organismes, le transfert technologique indiscriminé qui n’obéit pas aux nécessités du pays ni à celles des communautés, et ce qui est plus grave encore, l’imminente approbation de la Loi de biodiversité actuellement soumise au Congrès national et qui sera le corollaire de l’abandon de la sécurité alimentaire et de la souveraineté du pays.

« Les politiques officielles affectent de manière directe les peuples indigènes et accroissent leur vulnérabilité devant l’avidité des grandes entreprises qui désirent s’approprier les savoirs, les innovations et les pratiques liées à la biodiversité. L’extraction irrationnelle du pétrole, l’exploitation du bois, l’occupation des terres fertiles pour la culture des fleurs d’exportation, la privatisation de l’eau, la menace de l’introduction de graines transgéniques, l’établissement de contrats de services environnementaux sur les hauts plateaux andins, laissent des séquelles dans les processus sociaux et économiques, dans la vie, la santé, l’environnement naturel, le paysage, la culture et dans l’existence même des peuples indigènes » (La autonomía indígena frente al Estado nación, Fondation Peuple Indien de l’Equateur, Ileana Almeida, Nidia Arrobo Rodas et Lautaro Ojeda).

Dans ce contexte, la lutte du peuple sarayaku est paradigmatique. Face à la soif de pétrole de l’entreprise argentine CGC et à la militarisation imposée par ce gouvernement pour favoriser cette transnationale, ce peuple a élaboré « la proposition d’autonomie avec laquelle … il défend son héritage territorial »… Cette proposition « s’est développée au fur et à mesure qu’il mûrissait sa propre réflexion au sujet des agressions externes dont a été l’objet la communauté, ce qui à la longue a suscité des stratégies, des objectifs et des définitions ajustés à la théorie politique moderne de l’Etat. Sa proposition recherche l’autogouvernement et une nouvelle modalité d’intégrer l’Etat ; c’est pourquoi on peut affirmer qu’elle va dans le sens d’une défense du local face au global. »

Les peuples indigènes du continent résisteront-ils à la globalisation concurentielle ? Pourront-ils encore aspirer à un développement durable qui signifierait autonomie, autodétermination, liberté politique, respect de ses territoires ?

Comme chrétiens continuerons-nous à être des spectateurs angoissés devant cette réalité ? Les peuples ancestraux comme celui de Sarayaku sont disposés à donner même leurs vies pour défendre ce projet alternatif à l’irrationnelle exploitation pétrolière. Serons-nous capables d’assumer leurs luttes, leur juste cause comme prioritaire et urgente pour la défense de leur existence comme peuples et de la durabilité de la planète ?

La nouvelle société, la nouvelle civilisation, n’est pas seulement un désir et un rêve urgent pour nous. Elle existe, elle est réelle dans les communautés, les peuples et les nationalités indigènes… Elle est en train de surgir dans d’autres efforts collectifs que nous devons renforcer.
Pour Boff cette tendance est présente dans la globalisation. « Il est vrai, dit-il, que nous sommes encore dans l’étape de la globalisation concurentielle opposée à la globalisation solidaire qui suppose une économie différente, structurée pour tous les êtres humains et autres êtres vivants de la création. Mais cela implique comme condition de créer les bases pour de nouvelles formes de globalisation sous le signe de l’éthique, du sentiment de la compassion universelle, de la découverte de la famille humaine, des personnes et des peuples les plus divers comme sujets de droits inconditionnels. »

Nous sommes tous sous le même arc-en-ciel de la solidarité, du respect et de la reconnaissance des différences, mus par cette harmonie qui nous fait tous frères et sœurs, reconstruisant les relations de pouvoir, non plus sous la forme de domination/exploitation, mais en réciprocité avec tous les êtres vivants, dans une convivialité collective de justice, de paix et en alliance fraternelle avec la nature.

Que la praxis libératrice des peuples indigènes constitue pour nous tous le lieu anthropologique, écologique et théologique de notre propre conversion.

Quito, 20 juillet 2004


- Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2750.
- Traduction Dial.

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[1Nom donné par les indigènes à l’Amérique latine.

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