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AMERIQUE CENTRALE - La situation des jeunes est sombre

Jean-Louis Genoud

vendredi 23 décembre 2005, mis en ligne par colaborador@s extern@s

Quel avenir pour les jeunes en Amérique Centrale !

Faire des études ? Pour faire quoi ensuite ?

Travailler ? On s’est fatigué de chercher. Et puis avec le traité de libre commerce avec les États-Unis, beaucoup de petites et moyennes entreprises ferment, la campagne se vide car ce n’est plus rentable de cultiver son champ devant l’avalanche des produits agricoles subventionnés du nord.

Partir aux États-Unis ? Il faut payer les « coyotes » (passeurs) au moins € 4.000 et c’est risqué. Des familles vendent terres et maison pour que le gars tente sa chance ; s’il est pris il revient et on n’a plus rien.

Alors il ne reste plus qu’à s’intégrer à une bande, voler, extorquer... Que ferait-on à leur place ? Certes, leur violence est de terreur, exaspère, paralyse. Dans certains quartiers ils en arrivent à faire payer un impôt pour sortir de chez soi ou pour qu’un enfant entre à l’école ; et si un chauffeur de bus grille leur péage, qu’il s’attende à se faire descendre un peu plus loin. Mais ceux qui maintiennent et imposent du haut du pouvoir économique et politique ces conditions de « vie » pour les jeunes sont autrement violents. Et les premiers coupables.

Les bandes ne sont pas toujours une création locale. Les deux plus fortes et rivales, la MS et la 18, viennent de Los Angeles. La défense d’un territoire, d’un quartier, dans un pays où ils n’ont pas leur place a pour eux un sens : se faire respecter. Ils marquent ce territoire avec des graffitis qu’eux seuls sont à même de comprendre ; et des peintures murales dont certaines sont des œuvres d’art. Certains symboles qu’ils utilisent sont parlants : le mur qui bouche l’horizon et derrière un cimetière, les 4 as (car on ne sait pas sur quelle carte du jeu de la vie on tombera mort), le visage à deux faces (celle qui rit et celle qui pleure)... et aussi l’immanquable rose représentant une mère qui souffre et à qui on demande pardon pour « la vie de fou qu’on mène ».

Certains parlent de la violence comme d’une addiction. Le fait est qu’on est né dedans et on ne nous a jamais montré une autre alternative. Celui qui est méprisé ne sait que mépriser, celui qui s’est toujours fait cogner dessus ne saura que cogner. Dans la bande chacun est reconnu, c’est la famille qu’ils n’ont jamais connue ; et des filles aussi y trouvent de plus en plus leur place.


Les autorités de nos pays se mettent d’accord : guerre à outrance contre les bandes, ces groupes hors-la-loi dont le but est la délinquance. Au Salvador, après le plan « main dure », la « main super dure », et c’est maintenant le « poing de fer ». On tasse et on entasse ces jeunes dans les prisons. Il suffit d’avoir un tatouage et tu y vas direct. Tu en sortiras sûrement pire, mais c’est le moindre souci des gouvernants. C’est plus facile que se s’attaquer aux causes.

Et puis il y a des compromissions : c’est pratique les bandes pour les trafiquants de toutes sortes, ils ont de la main d’œuvre facile et efficace pour distribuer. En en cas de rafle, c’est les jeunes qui trinquent, les gros savent se garer et ont de bons appuis plus haut.
Dans les grandes villes, dans le style des escadrons de la mort, des groupes paramilitaires se chargent du « nettoyage social ». A Tegucigalpa, par exemple, 2 voitures, une rouge et une grise, ont longtemps sillonné les quartiers le soir. Tout jeune « suspect » est mitraillé sans sommations. Tout le monde le sait, tout le monde les connaît, tout le monde se tait.

Prison de San Pedro Sula. Dans la nuit, quelque chose tombe sur le toit dans le secteur où sont enfermés les jeunes des bandes. Tout s’enflamme. Les gardiens refusent d’ouvrir les portes, les policiers arrivent vite en renfort et tirent. Ce n’est pas la première fois. Un an plus tôt, dans la prison de La Ceiba, 69 internes avaient été assassinés par l’armée, dont 61 appartenant à la bande « 18 ». Accusés par le Ministère public, les assassins sont restés à leur poste. Cette fois-ci dans l’incendie, 104 jeunes sont morts sur le coup et autant de blessés graves, brûlés ou atteints par les bales, dont beaucoup ne survivront pas.

A Progreso, 3 membres de la pastorale des jeunes sont assassinés par des inconnus dans leur quartier. Les religieux du secteur communiquent : « Parce que c’est Dieu qui donne la vie et que lui seul a le droit de nous l’enlever, nous exigeons le respect du droit à la vie. S’il y a des jeunes délinquants, qu’ils soient jugés et non assassinés. De la même manière que se respecte la vie de ceux qui font crouler les banques, la vie des fonctionnaires corrompus et de tous les délinquants de col blanc, que se respecte la vie de nos jeunes ! »

Chamelecon, d’immenses quartiers populaires aux portes de San Pedro Sula. 23 décembre 2004. Une bande de jeunes attaque avec des armes de guerre un bus bondé de gens qui rentrent du travail ou qui sont allés faire leurs courses de Noël. Un massacre. 27 morts et tout le reste de blessés graves, certains invalides pour la vie. Comme par hasard, les élections primaires des partis approchent. Pepe Lovo, du parti National, promet sécurité, main dure et peine de mort. Il a besoin de voix. Il les a eues facile. Il affrontera en novembre le candidat Libéral, Mel Zelaya, qui porte fièrement le nom et le surnom de son père, celui qui a organisé le massacre des paysans qu’on a retrouvés au fond d’un puits dans le Olancho. Un de ces deux-là sera Président et le peuple hondurien sera servi.


Dans l’Église, quelques groupes cherchent à comprendre, à accompagner, à remettre sur ses pieds tel ou telle jeune. Dans les quartiers chauds, des paroisses montent des cliniques pour effacer les tatouages, cette « preuve évidente » de leur culpabilité. Il faudra bien une dizaine de séances, au laser, 3 mois au moins. Peu d’appui officiel : les hiérarchies sont généralement au-dessus des problèmes. Les églises évangélistes pentecôtistes savent mieux accueillir et présenter à un jeune une ambiance où on le prend en compte, où pour un temps il va pouvoir se récupérer et découvrir une autre façon de vivre. Même si beaucoup en sortent assez vite car cette « spiritualité » ne remplit pas une vie, leurs témoignages coïncident sur l’expérience d’un accueil : pour la première fois dans leur vie, ils ont pris de la valeur.

Dans la banlieue sud de San Salvador, des éducateurs de rue proposent un concours de peintures murales sur le thème : ce que les jeunes ont à dire aux habitants du quartier. 18 groupes et bandes répondent, participent à un atelier pour apprendre les rudiments de l’art. Des familles mettent le mur de leur maison à disposition. Le résultat est génial. Un jury formé d’artistes connus décerne les prix et un journal pourtant habituellement guère tendre pour les jeunes publie un supplément spécial avec les 18 photos. De quoi relever le prestige d’un chacun. Ça n’a pas empêché des policiers de vouloir tout effacer. Des voisins se sont alors plantés devant eux (« le mur est à moi et j’en fais ce que je veux ») et les organisations du quartier les ont sommés de déguerpir.

Au Salvador, quand le gouvernement a décrété la loi de la « main dure », des jeunes de différentes églises (baptiste, luthérienne, réformée, épiscopale et catholique) se sont rencontrés pour proposer des alternatives. Voici quelques extraits de leur communiqué ;

1. Le problème de la violence et de la délinquance, que l’on associe aux bandes de jeunes, a sa racine dans les causes et les effets dérivés de la guerre, la pauvreté et la misère, la corruption, la migration, la désintégration familiale, le manque d’espaces pour la formation, l’organisation et l’accompagnement des initiatives des jeunes.

2. En tant que jeunes chrétiens nous devons réagir face aux mesures répressives du gouvernement contre les bandes de jeunes car elles attaquent non pas le problème mais les personnes et exclusivement les pauvres et les marginaux, et elle surgit dans un contexte politique polarisé par la propagande et la chasse aux voix pour les prochaines élections.

3. Nous ne défendons pas la manière d’agir des bandes, mais nous croyons que jouer avec la dignité et l’intégrité des jeunes c’est se moquer d’eux et un péché très grave.

Ce n’est pas avec la violence qu’on solutionnera le problème. Tout au contraire, la violence engendre la violence...

C’est pourquoi nous demandons :

-  Aux députés de ne pas voter cette loi incohérente et inhumaine et au gouvernement et à la Police de cesser immédiatement la répression et la persécution contre les jeunes.

-  Aux bandes de jeunes, de cesser de se bagarrer entre eux et de chercher plutôt comment s’unir pour lutter contre l’injustice et exiger que tous les jeunes, gars et filles, aient leur place dans tous les milieux et espaces du pays.

-  A la presse, de ne pas tomber dans le piège de l’exploitation de la violence mais d’aider à créer des critères de respect pour les jeunes.

-  Aux organismes des Droits de l’Homme, de dénoncer les mauvais traitements auxquels sont soumis les jeunes dans les prisons et partout où ils sont persécutés.


Paroles de jeunes du Honduras, El Salvador et Guatemala

-  J’avais 15 jours quand mon père a parlé à ma mère : il voulait me connaître. On s’est vu dans un jardin public. Il m’a pris en photo mais c’était juste pour ça. Je ne connais que ma mère. (Lázaro)

-  Ma mère ne m’a jamais parlé de mon père. Chaque fois que je lui ai posé la question, elle change de sujet. Après ma naissance il est parti aux États-Unis et il lui a laissé 100 colons (7 euros) pour m’élever. On s’habitue mais dans le fond je sens que j’ai besoin de lui. (Aby)

-  A 2 ans, mes grands parents ont décidé que je devais aller vivre chez eux. Ils disaient beaucoup de mal de ma mère. Mes oncles étaient dans l’armée et la menaçaient : si elle résistait ils nous lanceraient une bombe. Ensuite ils me disaient que ma mère m’avait abandonnée comme un petit cochon ! Ils me frappaient souvent et ça m’a donné un mauvais caractère. Un de mes oncles, le plus jeune, m’emmenait voir ma mère en cachette. Mais lui aussi m’a fait beaucoup de mal :il en profitait pour abuser de moi. Supporter cela m’a durci. Et je n’en aime que mieux ma fille après ce que j’ai vécu : je ne supporterais jamais qu’on me la prenne. (Magui)

-  J’avais très peur de mon père quand il se fâchait. Il prenait sa ceinture pour me frapper. Et personne pour me défendre. Je pleurais mais je me disais qu’un jour ça allait changer, que j’allais me venger... Je rêvais qu’un homme vienne et m’emmène avec lui et que plus personne ne puisse m’humilier. (Claudia)

-  J’avais 12 ans quand je suis parti de la maison plusieurs jours. Ma mère s’est inquiétée et me cherchait partout, J’étais allé chez un copain. Il y avait une bande qui occupait une maison abandonnée. Tous reniflaient de la colle, fumaient de la marihuana ou s’étaient mis au crack... C’est là que je me suis initié. (Janano)

-  Ma mère est tout pour moi. Malgré ce que nous sommes devenus, et toutes les conneries qu’on peut faire, quand je vais chez moi je la respecte. Elle rouspète après moi mais je sais que c’est pour mon bien. C’est tout ce que j’ai de bon dans ma vie. (Jorge)

-  J’ai toujours senti le soutien de Dieu. Jusqu’à présent il ne m’a jamais tourné le dos. Il a toujours été près de moi, même quand j’ai fait les pires bêtises. Il fait que je me sente fier de moi. (Julio)

-  Il n’y a aucun espoir dans ce pays. Ici rien ne change, il n’y a pas de progrès. C’est pour ça que je veux partir. Ailleurs je trouverai du travail, dur sans doute mais je pourrai aider ma famille. Je veux revenir avec de l’argent pour construire la maison. (Frank)

-  Je voudrais contribuer à donner une bonne image de la jeunesse. Les gens dégoisent sur notre dos : que nous sommes des bons à rien, des voyous, des drogués...Parce qu’on passe notre temps au coin de la rue sans rien faire. J’aimerais qu’ils voient que je suis utile, que je peux les aider... (Pedro)

-  Quand je monte dans un bus, comme ça, tranquille, les gens me regardent de travers ; ils planquent leur montre, leurs bagues, leur fric. Si je monte derrière, ils s’en vont tous devant. Il y en a même qui descendent vite fait. Même si je suis bien fringué, avec mon tatouage ils me regardent comme un chien. (Alex)

-  C’est bien la faute des gens qu’on est comme ça. Nous on voudrait être bien avec tout le monde. C’est vrai que j’en ai fait des conneries ! Mais avec ces gens, pas moyen de changer, personne ne me croit. Si je leur parle gentiment, ils se demandent ce que je vais bien leur faire et ils se débinent. (Martin)

-  C’est pas qu’on soit violents, on est même pacifiques. Mais s’ils nous cherchent, ils nous trouvent (Rico)

-  Beaucoup on est dans la rue parce que ça nous plait, beaucoup parce qu’on n’a pas de chez nous, beaucoup on voudrait bien se calmer mais la famille, la société font tout pour nous empêcher. C’est pas un problème de la bande mais de la société. Si la société nous tendait la main, on n’en serait pas là... (Julio)

-  Nous avons tous été violents et on peut l’être encore, c’est facile. Mais on se met à penser et on se dit qu’il n’y a pas d’avenir là-dedans, la violence ne t’apporte rien. J’ai été en tôle pour bien des actes de violence, je ne te dis pas lesquels. (Alberto)

-  Quand je suis rentrée dans la bande, je cherchais des choses que je n’avais pas chez moi ni à l’école : la liberté par exemple. Je suis la seule fille de ma famille avec 8 frères. Ils me surprotégeaient et ne me laissaient pas démontrer que moi-même je peux me défendre et mener ma vie. Dans la bande j’ai trouvé une autre réalité, la solidarité, la force, l’union, mais aussi la discrimination, la violence et surtout la mort. Le prix que tu dois payer pour ta liberté c’est la prison ou la mort. Ce qui m’a fait penser c’est de voir tant de copains descendus pour rien, et si on les emmène à l’hôpital, en les voyant tatoués ils les laissent crever. (Ana)

-  Dans ce pays, il faut toujours que les gens trouvent un coupable pour tous leurs problèmes, toujours avoir quelqu’un à qui accuser. Alors tout est la faute des bandes et ils se lavent les mains bien tranquillement. (Marcelo)

-  On ne valorise pas toujours la vie. Si je suis dans la bande depuis 5 ans et on ne m’a pas encore tué, je me dis : « Il doit y avoir quelque chose pour moi dans cette vie ». Alors si tu arrives à 25 ans, à 30 ans,... tu dis merci à Dieu et tu comprends que tu dois avoir un but. Pour moi, le but c’est d’aider les copains des bandes à s’en sortir, à avoir aussi un but qu’ils puissent atteindre. (Lito)

-  Les forces de sécurité nous utilisent pour infiltrer les manifs et faire du grabuge. Si c’est pas les narcos, c’est les militaires ou les politiciens. Ils nous cherchent en échange de liberté et d’argent. Et ça signifie : « si-len-ce ». Ils nous donnent des armes pour agir. Des fois ils nous envoient tuer quelqu’un. Et on le fait... mais de toute façon ils ne nous laissent pas en paix. Ils n’ont pas besoin de dire : « Je suis le capitaine Untel », on les renifle à 100 mètres. Un jour ils nous ont appelés pour nous dire que le président avait des problèmes avec le Congrès et qu’il fallait faire du désordre pour détourner l’attention sous prétexte de l’augmentation des transports. Quand ils disent qu’ils font des opérations combinées pour en finir avec les bandes, c’est de la frime : ils en attrapent quelques-uns, appellent les journalistes puis ils les laissent se tirer. On voit ça à chaque instant. Ils ont besoin de nous. (Angel)

-  La bande, pour moi c’est ma vie. C’est la possibilité d’arriver à faire quelque chose de grand. Même si c’est pas bon. Moi je dis : « Mauvais avec la bande, pire sans elle ». (Maritza)

-  On n’était pas violents mais on l’est devenu. Un jour les flics ont tabassé quatre copains. Le lendemain on les attendait, on a renversé leur voiture, on les a cogné comme ils nous avaient fait. Et on a pris leurs armes. Maintenant on sait s’en servir. (Tilo)

-  Avant on volait quand on avait faim on quand on voyait quelqu’un qui crevait la faim pour lui porter quelque chose. Ça avait un côté Robin des bois : enlever à celui qui a pour donner à celui qui n’a pas. Maintenant, voler c’est du sport : même si on n’a pas besoin, on vole pour avoir de l’argent ou simplement pour le plaisir de démontrer sa supériorité. (Carlos)

-  Moi oui, j’ai volé. Vous, peut-être, ça ne vous fait pas mal de ne pas avoir ce que d’autres ont. Moi je ne supporte pas que certains aient tout et les autres non. Cette douleur me poursuit partout, c’est quelque chose qui m’étouffe. Quand je vole, je respire. (Gilberto).

-  Si ça ne vous est pas arrivé de ne pas manger pendant plusieurs jours, vous ne comprenez pas (Rafa).


Texte de juin 2005.

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