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EL SALVADOR - Violence et paix, le regard de la foi

Jean-Louis

mardi 27 décembre 2005, mis en ligne par colaborador@s extern@s

Il n’est pas dans les habitudes de Jésus de faire des miracles tout seul. Si Jésus donne sa paix, on doit bien y être pour quelque chose nous aussi.

Nicaragua, avant la victoire Sandiniste :

Ma vengeance personnelle sera de voir tes enfants courir avec les miens dans nos rues libérées. Tomás Borge, depuis la prison, envoie ce message à celui qui l’a sauvagement torturé. Ma vengeance personnelle sera de te montrer un monde différent de celui que tu as voulu faire... Ma vengeance personnelle sera que tu voies la bonté dans les yeux de mon peuple qui s’est toujours montré implacable dans le combat et sera généreux dans la victoire. Ma vengeance personnelle sera de te dire bonjour sans mendiants dans les rues, pour qu’au lieu de réprimer et jeter en prison, tu laves tes yeux de leur tristesse...

La paix, ce n’est pas ne pas avoir d’ennemis. Ce n’est pas d’être bien avec tout le monde. Jésus n’était pas bien avec tout le monde. Ses ennemis étaient pour lui bien identifiés, et (c’est là le grand défi) il les aimait. Les aimer comme des ennemis, pas en leur faisant des mamours : on aime un ennemi en le combattant jusqu’au bout. Et le bout, c’est que le loup puisse vivre avec l’agneau comme dans la vision idyllique d’Isaïe. Pour cela il faudra peut-être lui casser les crocs ou du moins le museler. Par amour pour ses victimes et par amour pour lui. Car tel qu’il est, l’ennemi est perdu à tout jamais, c’est un échec pour le salut du monde. Pour se sauver, il doit être désarmé, mis hors d’état de nuire et en condition de pouvoir aimer, d’apprendre à être frère. On est loin des amours de feuilleton, du frénétisme charismatique, du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », du happy end des films d’Hollywood ! Le conflit dans lequel Jésus s’est enfoncé nous amène à nous demander si nous avons des ennemis et s’ils sont ceux-là même que Lui a affrontés. Un « chrétien » sans ennemis sera difficilement un disciple de Jésus.

Pas évident d’aimer le yankee quand on le voit comme « l’ennemi de l’Humanité » comme disait Sandino. Et pourtant c’est la seule façon de le désarmer. Il ne connaît que la force des brutes, la force qui écrase et viole pour s’emparer du bien des petits et dominer. Il y a des armes plus puissantes et efficaces que les siennes. On peut et on doit les empoigner contre lui. Comme celles que Monseigneur Romero tirait de sa Bible.

« Je ne vous la donne pas comme le monde la donne »

San Salvador, 1980, 40 jours avant :

Le monde donne des prix aux artisans de sa paix. Ça peut bien tomber, tout comme ça peut être scandaleux, au gré des intérêts politiques du moment. Le peuple salvadorien se souvient que sous Jimmy Carter, fier parangon du Nobel, s’est tramée la répression la plus sauvage contre lui. Monseigneur Romero écrit à Carter une lettre pour lui dire :

« Les journaux disent que le gouvernement des Etats-Unis veut renforcer la course aux armements au Salvador et envoyer des équipements militaires et des entraîneurs pour former 3 bataillons en logistique, communication et renseignements. Si c’est vrai, au lieu de favoriser la justice et la paix au Salvador, votre gouvernement renforcera l’injustice et la répression contre le peuple organisé qui lutte pour faire respecter ses droits humains les plus élémentaires.

En tant que salvadorien et Archevêque de San Salvador, j’ai le devoir de veiller pour que règne la paix et la justice dans mon pays. Je vous demande, si vraiment vous voulez défendre les droits de l’homme :

-  interdisez cette aide militaire pour le gouvernement salvadorien

-  donnez-nous des garanties que votre gouvernement n’interviendra pas directement ou indirectement par des pressions militaires, économiques, diplomatiques,... pour déterminer le destin du peuple salvadorien.

Nous vivons en ce moment une grave crise économique et politique dans notre pays, mais il est indéniable que c’est le peuple qui se conscientise et s’organise et devient capable d’être l’architecte et le responsable de l’avenir du Salvador. Ce serait injuste et déplorable que par intervention de puissances étrangères notre peuple soit réprimé et qu’on l’empêche de choisir la trajectoire économique et politique que doit suivre notre patrie.
J’espère que vos sentiments religieux et votre sensibilité pour défendre les droits de l’homme vous mèneront à accepter ma requête, évitant ainsi que le sang continue de couler dans notre pays... »

Monseigneur Romero se doutait-il qu’en signant cette lettre il signait à la fois son arrêt de mort ? On connaît son commentaire : « Un évêque peut mourir, mais la voix de la justice ne mourra jamais ».

La réponse lui arrivera 40 jours plus tard, le 24 mars. C’est un diplômé de l’École des Amériques, le major d’Aubuisson, qui a monté le coup de son assassinat.

Paolo Coelho et George Bush

Paolo Coelho, « l’alchimiste » brésilien, a dans sa fiole la formule évangélique qu’il envoie avec « mille mercis » à Bush à l’heure de l’Irak :

Merci d’avoir réussi ce que peu de gens ont réussi en un siècle : rassembler des millions de personnes, sur tous les continents,...

Merci de nous faire de nouveau sentir que nos paroles, même si elles ne sont pas entendues, sont au moins prononcées. Cela nous donnera davantage de force dans l’avenir.

Merci de nous ignorer, de marginaliser tous ceux qui ont pris position contre votre décision, car l’avenir de la Terre appartient aux exclus.

Merci parce que, sans vous, nous n’aurions pas connu notre capacité de mobilisation. Peut-être ne servira-t-elle à rien aujourd’hui, mais elle sera certainement utile plus tard.

Merci de nous permettre à tous, armée d’anonymes qui nous promenons dans les rues pour tenter d’arrêter un processus désormais en marche, de découvrir ce qu’est la sensation d’impuissance, d’apprendre à l’affronter et à la transformer.

« Pardonne et puis... oublie ! » ?

Au Salvador, une fois signés les accords de paix et avec l’approbation des 2 camps, s’est formée la « Commission de la Vérité »pour faire la lumière sur 35 cas significatifs (comme l’assassinat de Monseigneur Romero, et pour nous français celui de Madeleine Lagadec). Le rapport final, intitulé « De la folie à l’espoir », implique à 92% les militaires et paramilitaires comme responsables de ces crimes. Le lendemain de sa publication, le gouvernement décrète l’amnistie, version officielle du « Touche pas à mon pote ! » : oublions tout ! Puis on reprend les mêmes et on recommence.

L’amnistie, c’est vrai, pourrait être une ressource pour la paix. Certaines églises en ont même fait un sacrement de la réconciliation avec le Père et avec les frères. Mais elles y mettent des conditions. Pour être « gracié », il faut :

-  reconnaître son péché et demander pardon

-  avoir une ferme décision de changement

-  réparer ce qui a été cassé.

Cela n’est pas le cas de bien des militaires, ni des gouvernements « démocratiques » qui ont pris leur relais. Ils n’expriment aucun repentir : ce qu’ils ont fait a été un grand service pour la Patrie et ils sont tout prêts à continuer leur « nettoyage social » avec une impunité garantie. On gueule encore dans les meetings du parti au pouvoir : « El Salvador sera la tombe où tous les rouges termineront... et se sauvera alors l’Amérique, notre Amérique Immortelle ».

Jésus ne découvrait pas un Zachée dans tous les arbres du chemin, mais il savait le trouver quand il se cachait au bord de sa route. Aujourd’hui encore il y en a de ceux-là. Peu. Mais ce sont ceux qui se sauvent et qui sauvent.

Lisa

Lisa est une jeune femme étasunienne qui a fait l’option d’accompagner les opprimés dans une région très marquée par le conflit, partageant la vie d’une famille paysanne dans un coin perdu au nord du Salvador. Elle y est venue envoyée par l’Eglise Mennonite et a participé à la recherche d’alternatives à la pauvreté et la marginalisation.

Au Salvador, Lisa prend conscience du rôle des Etats-Unis dans l’exploitation et le martyre de nos peuples et devient une alliée ferme de ceux qui luttent ici pour que ça change. Retournée dans son pays, elle reste habitée par les petits de nos peuples et milite pour la fermeture de l’Ecole des Amériques, que l’on a si bien surnommée « Ecole des assassins ». C’est là en effet que se sont « formés » les dictateurs et tortionnaires qui ont couvert de sang et de souffrances ignobles les peuples de notre continent.

Lisa nous écrit :

Le 17 novembre, j’ai été arrêtée pour avoir participé à la veillée et à la marche pour faire fermer l’Ecole des Amériques. Nous étions 8.000 personnes. 90 ont pénétré dans la base militaire où se trouve l’Ecole. Mais nous n’avons fait que de marcher autour d’une clôture...
J’ai eu hier mon audience avec le juge. J’ai opté pour garder le silence, sauf pour dire quelques mots à la fin. Toute la semaine, le juge et la cour se sont montrés très injustes et je n’ai pas voulu entrer en « dialogue » devant une telle injustice. Le juge s’est pris à moi et m’a grondé pour essayer de me faire parler ; il n’a eu aucun succès. J’ai senti une présence avec moi qui m’a permis de le regarder droit dans les yeux, de tout entendre sans ressentir aucune haine contre lui ni aucun besoin de me défendre. Il m’a condamnée à 6 mois de prison ferme et à une amende de 1.500 dollars (que je ne peux pas et je ne veux pas payer). Je rentrerai sans doute en prison dans 2 mois... Je vous ai tous senti avec moi, ainsi que les voix de toutes les victimes de la guerre. Je portais le tee-shirt de Monseigneur Romero. Je me sens très forte et je vais rester en Georgie pour la prochaine audience de l’autre moitié du groupe...

Voilà ce que j’ai dit au juge à la fin :

« Arturo, Tomasa Ramirez, Luisa Ramirez, Cruz Ramirez, Isabel de Ramirez, Yolanda de Ramirez, Sara de Ramirez, Gumercinda de Ramirez avec ses 7 enfants et un petit fils... Ces 16 personnes sont enterrées dans une fosse commune perdue dans les montagnes du Chalatenango (El Salvador). Ils sont ma famille. Je suis ici pour eux et pour les milliers de familles qui aujourd’hui encore, à l’heure où nous parlons, en Colombie par exemple, souffrent entre les mains des diplômés de l’Ecole des Amériques.

Nous devons prendre notre responsabilité, nous devons fermer l’Ecole ! »

Un évêque brésilien, Pedro Casaldáliga, à l’heure de la retraite :

Rêver un autre monde impossible
Lutter quand il est facile de céder
Vaincre l’ennemi invincible
Se refuser quand la règle est de se vendre.
Combien de guerres devrai-je vaincre pour un peu de paix ?
Et demain si ce sol que j’ai baisé
Etait ma couche et ma rémission
Je saurai qu’il vaut la peine de délirer
Et de mourir de passion.

« Fais de moi, Seigneur, un instrument de ta Paix ».
En pleine 1re guerre mondiale, raconte Leonardo Boff, un normand anonyme a écrit toute une prière en s’inspirant de ces mots de St François. Il a si bien exprimé un esprit de frère universel que tout le monde croit que c’est la « prière de St François ». François, qui a su se hisser sur la croix du monde. Sur toutes les croix du monde, dans tout ce qui est crucial pour le monde : entre les ténèbres et la lumière, le mensonge et la vérité, l’offense et le pardon, le désespoir et l’espérance, la haine et la fraternité. Et de cette croisée, sans esquiver les contradictions et le combat, faire que s’impose la paix en renversant la vapeur : vouloir comprendre plutôt qu’ être compris, consoler plutôt qu’être consolé, aimer plutôt qu’ être aimé... car c’est en donnant que l’on reçoit ! La paix, don de Dieu, devient don de soi et c’est le fruit de la victoire des forces toujours minoritaires du bien sur le mal. À vivre avec une foi comme celle de Paul : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort, car il ne s’agit plus de mes propres forces, ce sont celles de Dieu qui agit en moi. » Et souvent malgré moi, faut le dire !

J’ai cherché une conclusion à cet article en morceaux. J’y ai renoncé, et pas par simple paresse. Vous saurez bien l’écrire vous-même. Il suffit d’ajouter un fait de votre vie. Une goutte d’eau sans doute, qui avec toutes les autres deviendra un déluge. Pour que l’arc-en-ciel puisse briller sur une nouvelle humanité.


Vous pouvez contacter Jean-Louis à l’adresse :

jlggg15 AT yahoo.com.mx

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