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DIAL 3004

BRÉSIL - « Les terres expropriables, car non cultivées, sont en diminution », entretien avec Claudio da Silva du MST :

dimanche 1er juin 2008, par Dial

Dial republie cet entretien avec un responsable du Mouvement des sans-terre (MST) réalisé fin novembre 2007 par Pieca Wallerand et Monique Langevin et paru dans le numéro 240 de la revue Brennpunkt Drëtt Welt (février 2008).


Claudio da Silva du Mouvement des sans-terre (MST), s’occupe des questions environnementales et d’infrastructures dans l’État de Pernambuco [1]. Dans un entretien accordé au Brennpunkt, il parle de la difficulté de convaincre les paysans des atouts de l’agriculture biologique, de la réforme agraire et de la politique agricole du Brésil.

Quelle est votre fonction dans le secteur de production et quelles sont les priorités du MST dans ce secteur ?

Dans ce secteur, je suis dirigeant en ce qui concerne les questions environnementales et d’infrastructures. Le secteur s’articule autour de trois axes de travail : assistance technique, formation des cadres, ainsi qu’environnement et habitations.

En ce qui concerne mon travail proprement dit, je coordonne toutes les activités de ce troisième axe. Les priorités de ce secteur sont la préservation et la récupération du milieu environnemental, la sécurité alimentaire avec la mise en place de banques de semences et de recherches expérimentales dans le domaine écologique et le développement des infrastructures des assentamentos [2]. L’objectif de ce dernier volet est de faire en sorte que l’assentamento avec toutes ses infrastructures (maisons, école, lieu de culte, égouts, routes, etc.) soit un « vrai » village agricole, ce qui symbolise la réussite de la réforme agraire. Mon rôle est d’articuler les relations entre le MST et les instances gouvernementales en vue de permettre la réalisation de ce volet.

Pourquoi la protection de l’environnement est-elle une priorité du MST ?

Dès 1998, les questions environnementales s’inscrivent à l’ordre du jour au sein du mouvement. Lors du quatrième congrès national en 2002, les 5 axes principaux sont : la sécurité alimentaire, les politiques sociales, le système coopérativiste, la commercialisation et l’environnement. C’est aussi ce dernier thème qui nous relie à d’autres mouvements sociaux.

Quel est le rayon d’action du secteur de production ?

Les centaines de techniciens agricoles du MST développent un travail de sensibilisation auprès des familles assentadas [3], afin de les conscientiser sur l’importance d’une agriculture respectueuse de l’environnement.

Comment convaincre les familles de diversifier leurs productions et de respecter l’environnement ?

C’est en discutant des questions de santé que l’on fait passer le message de l’importance d’une culture sans produits chimiques et d’une alimentation diversifiée. Mais il est vrai que les cultures écologiques présentent des rendements moins élevés et demandent plus de travail. C’est donc notre rôle de montrer qu’à long terme cela nous conduit à un développement durable.

Dans la zone de la Mata [4] où la monoculture de la canne à sucre est omniprésente, est-ce que les paysans du MST ont abandonné cette pratique ?

Non. Cette pratique est tellement ancrée dans la culture depuis la colonisation que les paysans ne connaissent pas autre chose. Notre rôle est justement de renverser ce processus et de les inciter à cultiver autrement. Mais avec la promotion au niveau mondial de la production de l’éthanol, notre travail de sensibilisation est rendu encore plus difficile. Néanmoins, on peut constater que dans les assentamentos de la Mata, les paysans commencent à produire des cultures vivrières.

Comment définir la politique agricole du gouvernement et quelles sont les avancées en matière de réforme agraire ?

La politique actuelle du gouvernement privilégie l’agrobusiness au détriment de l’agriculture familiale. Or cette agriculture produit 84% des produits consommés par la population brésilienne. La politique agricole basée sur la monoculture de produits d’exportation ne fait que poursuivre celle qui existait au temps de la colonisation. Actuellement, avec la demande croissante de produits de substitution au pétrole, tels que l’éthanol et le biodiesel, le gouvernement favorise la culture intensive de canne à sucre, de soja, de dende [5] au détriment des cultures vivrières. Sera-t-on un jour obligés d’importer des produits alimentaires de base comme le feijao [6] ?

La réforme agraire ne se limite plus à une lutte paysanne. Elle concerne la population toute entière car la sécurité alimentaire risque de ne plus être assurée.

D’autre part, force est de constater que l’exode rural est important. D’ores et déjà, la population rurale n’est plus que d’environ 15% de la population totale et l’objectif du gouvernement est de la limiter à 6%. Cela ne fait qu’augmenter la population pauvre dans les villes et dès lors, la marginalité, la violence, etc. La nature de la lutte pour la réforme agraire a changé. Jusqu’à une date récente, la lutte s’organisait autour de terres expropriables car non cultivées. Désormais, celles-ci sont en diminution car de plus en plus d’entre elles sont achetées par de grandes multinationales en vue de la production des agro-combustibles.

Est-ce que le MST peut influencer le gouvernement de Lula en ce qui concerne sa politique agricole ?

Je dirais que non. Nous, les mouvements sociaux, nous essayons de faire pression, mais en fait, le réel pouvoir est entre les mains de la bancada ruralista [7]. Un exemple concret : ce matin, nous avons appris par la radio la nomination du nouveau ministre des relations institutionnelles, une personnalité liée à ce lobby. D’autre part, la question agraire dépend de deux ministères, celui de l’agriculture (MA) et celui du développement agraire (MDA). Le premier est complètement orienté vers l’agrobusiness alors que le deuxième s’occupe plutôt de l’agriculture familiale et de la réforme agraire. Les mesures prises par le MDA sont constamment remises en question par le MA, ou au pire des cas simplement annulées.


Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 3004.
- Source (français) : revue Brennpunkt Drëtt Welt, n° 240, février 2008.

En cas de reproduction, mentionner au moins les auteurs, la source originale (revue Brennpunkt Drëtt Welt), et l’adresse internet de l’article.

responsabilite


[1Au Nord-Est du pays – note Dial.

[2Villages agricoles.

[3Familles vivant dans les assentamentos.

[4Zone qui s’étend de la côte jusqu’à environ une centaine de kilomètres à l’intérieur de l’État.

[5Fruit oléagineux d’un palmier.

[6haricots – note Dial.

[7Groupe de politiciens représentant les intérêts des grands propriétaires terriens, qui ont une grande influence au sein du gouvernement.

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