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Colonne d’opinion

EL SALVADOR - Le progrès par les valeurs ?

Émilie Ronflard

mardi 27 mai 2008, mis en ligne par Émilie Ronflard

El Salvador traverse une crise prolongée à tous les niveaux qui touche autant le domaine économique que l’identité nationale. La montée inexorable et presque hebdomadaire des prix de certains produits basiques se combine à une violence endémique que le gouvernement, incapable de juguler, ne cesse d’attiser par ses politiques répressives.

Ces faits sont reconnus comme constituant quelques-uns des détonateurs de la migration.

Le robinet salvadorien fuit et laisse s’écouler une population nombreuse en quête de nouvelles perspectives. La plupart de ces migrants portent un projet à moyen terme qui vise à économiser une certaine somme d’argent en un temps limité avant de réintégrer le giron national. A leur retour les attend un véritable chemin de croix semé de désillusions qui vient à bout des plus motivés et les incitent, à contrecœur, à reprendre le chemin migratoire. Ceux qui restent cloués au pays, lucides, connaissent le vrai visage de la vie du travailleur migrant mais ne cessent de songer à la possibilité de migrer, afin de sortir du noir tunnel d’un horizon bouché.

Ainsi, pour la majorité de la population, construire un avenir équivaut à quitter un pays auquel ils sont attachés mais qui finit par faire naître en eux un profond sentiment d’écœurement, de dégout, alors même que les États-Unis, le pays qui accueille la plupart d’entre eux, est souvent sévèrement jugé, d’un point de vue utilitariste, sans éveiller rien de plus qu’un vague espoir dénué d’adhésion culturelle. Un sentiment d’ambigüité domine : on rejette les États-Unis qui sont associés à l’idée de dépendance, d’infériorité et qu’on accuse de racisme, de mener une politique impérialiste aveugle, méprisante et dédaigneuse ; mais les États-Unis continuent de susciter l’admiration, l’envie et on les copie follement, on revendique leur influence.

Face à cette schizophrénie, écartelée entre rejet et amour pour le Salvador, mépris et admiration pour les États-Unis ; le gouvernement et les politiques salvadoriens ne cessent de remettre au goût du jour le sacrosaint thème des valeurs. Ces fameuses valeurs, aux racines chrétiennes, sont brandies comme la solution miracle à la dépravation généralisée, à l’éclatement de la société, à la perte des soi-disant valeurs culturelles salvadoriennes. L’avènement des bonnes vieilles valeurs chrétiennes dans la société doit permettre de modifier les comportements individuels, de favoriser le développement et la pacification du pays. Étrange contradiction que de prôner le retour aux valeurs dans un pays où pullulent les églises, temples, mouvements sectaires, où les valeurs chrétiennes sont si omniprésentes qu’elles en deviennent presque oppressantes. Ces valeurs sont rabâchées en permanence mais le pays ne s’en porte pas mieux. Il semble même de plus en plus malade, et ces valeurs représentent plus un dernier refuge, un cache misère, qu’une réelle solution. Le pays s’y embourbe : au même titre qu’un bouc émissaire elles servent de justification à l’immobilisme, à la résignation collective, elles justifient l’ignorance, et parfois la bêtise. Formuler une critique qui atteint ces valeurs c’est s’exposer à l’opprobre : on est identifié immédiatement comme un opposant aux valeurs salvadoriennes.

Un pays pour bien fonctionner a évidemment besoin de valeurs fortes comme le respect, la solidarité ou l’honnêteté, mais ces valeurs ne s’apprennent pas comme des connaissances scientifiques. Les valeurs s’observent au quotidien et s’intègrent dès le plus jeune âge au fur et à mesure des expériences et des exigences formulées par la société. Il est vain de prétendre changer la société en multipliant les discours moraux pour former ainsi de bons petits citoyens. Les politiques et le gouvernement se doivent de rénover en profondeur la société par des réformes concrètes à tous les niveaux : éducation, institution, économie... Si des changements structurels se produisent alors le niveau de vie augmentera, des opportunités se créeront, la violence diminuera, la migration ne sera plus impérative et une possibilité de vivre dignement surgira. Cela permettra enfin aux salvadoriens de consolider la véritable identité salvadorienne : celle d’un peuple volontaire et entreprenant qui a toujours su lutter pour ses droits et « rebuscarse » – les « guanacos hijos de puta » auxquels Roque Dalton [1] rendait hommage. Pouvoir enfin aimer son pays sans arrière pensée, sans regrets et sans honte.

Pour ce faire, l’éducation dès le plus jeune âge joue une place fondamentale. Une réelle réforme des programmes scolaires serait un bon début, si elle s’attachait à se demander quels citoyens le pays souhaite former pour demain ; ce qui équivaut à réfléchir aux objectifs visés par l’école. Le contenu des programmes et la façon d’enseigner ne permettent pas, pour le moment, de former une génération plus ouverte et préparée aux changements. Mon expérience d’enseignante en école primaire m’en donne confirmation au quotidien. Ainsi, le contenu des « sociales » [2] est une coquille vide. Il est conservateur et moralisateur : il ne présente pas la société telle qu’elle est, en proposant une réflexion et en éveillant l’analyse critique des élèves ; il se propose de former dans un seul moule de bons chrétiens dociles. On apprend par exemple aux jeunes salvadoriens qu’un couple doit se former par étapes : l’amitié, puis les fiançailles, le mariage et la procréation. La récente guerre civile est passée sous silence et remplacée par l’apprentissage de l’amour pour son prochain, ou par un chapitre entier destiné à l’étude de tous les articles de la Déclaration des droits de l’enfant. Aucune mention n’est faite de la situation réelle du pays qui comprend un tiers de familles monoparentales, l’un des taux de criminalité le plus élevé au monde et un pourcentage affolant de jeunes enfants lancés sur le marché du travail.

Le programme n’ouvre à aucun moment les élèves sur le monde ou sur l’histoire du pays, il ne développe nullement l’esprit critique et les capacités d’analyse qui favoriseraient l’émergence d’une nouvelle génération revendicative, responsable et cultivée. Une génération capable de se former sa propre opinion, d’échapper aux préjugés et aux carcans conservateurs et rétrogrades pour affronter les défis à surmonter pour édifier une nouvelle société salvadorienne moins hypocrite et plus juste.

À l’heure du lancement de la campagne présidentielle 2009, les réformes n’occupent pourtant pas une place centrale. Les idées ne sont d’ailleurs pas le fort des deux principaux candidats. La campagne se situe sur un tout autre terrain : il s’agit une nouvelle fois de s’affirmer comme le meilleur défenseur des valeurs morales. Ainsi, le message télévisuel du candidat d’ARENA [3], Rodrigo Avila, s’intitule « Une vie de valeurs ». Il consiste à démontrer aux salvadoriens que le candidat est un homme honnête, travailleur, respectueux ; en bref, un bon citoyen. Les deux principaux arguments censés convaincre les électeurs reposent sur sa croyance en Dieu et sur son amour pour sa famille.

Dans ce paysage politique binaire, le débat reste désespérément absent et laisse place à des attaques et des accusations violentes censées décrédibiliser l’adversaire par un étalage de boue qui mêle, entre autres, les affaires de corruption, d’enrichissement illégal, de prétendus liens avec des narco trafiquants, des groupes armés ou de participation à des groupes d’extermination.

Mais le plus important est de sauver le pays par la vertu, et personne ne semble heureusement en manquer au Salvador... [4]


Émilie Ronflard, doctorante en sociologie, vit et travaille au Salvador.

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[1Poète et écrivain révolutionnaire salvadorien assassiné par des compagnons de la guérilla.

[2Nom d’une matière enseigné au Salvador qui correspond à un mélange de géographie et de sociologie.

[3Parti de droite formé pendant la guerre civile par les forces gouvernementales qui luttaient contre la guérilla.

[4Référence au livre de Frédéric Lordon, Et la vertu sauvera le monde... Après la débâcle financière, le salut par l’« éthique » ?, Liber/Raisons d’agir, 2003.

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