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Lettre du CEFAL n° 73 - juin 2008

PÉROU - Défis et nouveaux enjeux de l’Église

Jorge Alvarez Calderón

lundi 30 juin 2008, mis en ligne par CEFAL

Les missionnaires français ont toujours été nombreux au Pérou. Ils sont aujourd’hui 80 : 9 prêtres diocésains « Fidei donum », 33 religieuses, 19 religieux et 19 laïcs. C’est l’Église symbole de la mise en pratique des décisions de la Conférence de Medellin, concernant la solidarité avec les pauvres, du fait de la personnalité et de l’œuvre de Gustavo Guttiérez.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La revue Peuples du monde consacre son numéro (423) de mai 2008 presque exclusivement à cette Église sous le titre : « Pérou, la nouvelle donne de l’Église ». Le reportage est de Cécile Saint-Lannes. Il nous a semblé intéressant de présenter des extraits de l’interview du prêtre et théologien péruvien Jorge Alvarez Calderón.

Jorge Alvarez Calderón (© Sébastien Assouline)

Historique de l’évangélisation du pays

Nous sommes l’une des trois églises du monde andin (Bolivie, Équateur et Pérou) qui, à la différence des autres églises d’Amérique du Sud, comprend une grande population indigène originaire des Andes. Dès le début, notre pays s’est construit comme dominé par les descendants des Espagnols, et l’Église est arrivée avec les colonisateurs. Les Andins n’ont jamais été complètement intégrés à cette nouvelle société ni à cette Église. Ils ont donc développé une certaine culture de l’oppression, à la fois mêlée d’acceptation et de résistance. Ils se sentent Catholiques, ils s’identifient à des signes de dévotion chrétienne mais ils ressentent, au fond, l’Institution ecclésiastique comme étrangère ; comme une affaire de « Blancs ». Aujourd’hui, la plupart de la population péruvienne n’est que sociologiquement croyante. On peut voir les vieilles traditions encore vivantes, les cérémonies, les processions. Mais il s’agit d’une foi non nourrie, non approfondie.

L’option pour les pauvres et la libération, à la suite de Vatican II et de Medellin

Le Concile s’est terminé en 1965, et nous avons eu la chance d’avoir une Église Latino-américaine dirigée par des évêques extraordinaires comme Helder CAMARA ou Leonidas PROAÑO. Ils s’étaient organisés au niveau régional depuis 1955. Ce fut la première expérience de ce type au sein de l’Église Catholique. Ces évêques ont profité du Concile pour prendre contact avec d’autres, Européens, Asiatiques, Africains, préoccupés comme eux par la question de la pauvreté, ce défi pastoral urgent. Ils ont entrepris, avec des pasteurs, des théologiens et des sociologues, l’immense tâche de mieux comprendre les causes et les conséquences de cette pauvreté. Ce fut le début de ce qui allait plus tard s’appeler la Théologie de la Libération. Le Concile fini, ces évêques ont demandé au Pape qu’il convoque une Assemblée des Évêques Latino-américains afin d’appliquer le Concile à notre continent. Elle a eu lieu en 1968 à Medellin. Le thème qui fut choisi était très significatif : « Le rôle de l’Église dans la transformation actuelle de l’Amérique Latine ». Nos évêques y ont dénoncé la pauvreté qui affligeait la majorité de notre population et l’ont qualifiée de situation « d’injustice structurelle », de « violence institutionnalisée » et du point de vue de la foi, comme « un refus du projet de Dieu ». Cette Conférence nous a insufflés encore davantage de vie. Nous avons continué à nous engager en solidarité évangélique avec les pauvres, nous avons dénoncé les injustices, et trouvé de nouvelles formes d’action pastorale qui nous ont aidés à mieux comprendre le sens prophétique des « paroles », accompagnées des « gestes » de Jésus. Notre tâche pastorale s’est enrichie et beaucoup de dirigeants populaires, très éloignés de l’Église, se sont rapprochés de nous en découvrant un Évangile de vie qui donnait sens et vitalité à leurs efforts pour une vie plus digne.

En 2001-2002, au moment de la grande crise politique autour du président Fujimori, nous avons vécu un moment capital : le pays s’est mobilisé devant la violation des Droits de l’Homme. Les forces sociales et politiques de tous les bords ont réussi à s’accorder autour d’une table ronde. Il est très significatif de voir que le clergé invité était celui de l’Église des pauvres, un évêque en faisait d’ailleurs partie. Après l’éviction de Fujimori, pendant la période du gouvernement transitoire, ce secteur d’Église a participé à la création de la « Commission de la Vérité et de la Réconciliation ». Un évêque, deux prêtres et des laïcs engagés y ont contribué. En parallèle, à la même époque, nous avons créé une « Table de Concertation » pour la lutte contre la Pauvreté et c’est un prêtre qui l’a dirigée.

Ce sont ces exemples qui permettent de se faire une idée de ce qu’est, aujourd’hui, ce secteur d’Église au Pérou. Il n’est peut-être pas grand, en terme de nombre, mais il n’en est pas moins très significatif pour les pauvres qui se retrouvent auprès de gens d’Église, solidaires de leurs luttes justes.

Dans un quartier de Lima, des familles vivent dans ces conditions (© Sébastien Assouline)

Les conflits et les oppositions à cette ligne pastorale

Le secteur le plus riche, minoritaire dans le pays, mais très influent, n’a jamais regardé avec sympathie le secteur ecclésial qui se rapprochait des pauvres. Prenons un exemple significatif : les familles traditionnelles, riches et puissantes, ont toujours possédé des écoles privées dirigées par des congrégations religieuses. Maintenant, c’est terminé, ils envoient leurs enfants dans des écoles laïques privées, anglaises, américaines, allemandes.

Également, aujourd’hui au Pérou, la grande partie de la hiérarchie est très opposée à l’option en faveur des pauvres. C’est dû en grande partie au fait que c’est ici qu’est née la Théologie de la Libération. Il existe aujourd’hui trois groupes traditionnalistes qui ont un projet ecclésial de ligne clairement préconciliaire :

- L’ »Opus Dei » qui compte une dizaine d’évêques, dont un Cardinal Archevêque,
- Le « Sodalitium » qui compte deux évêques,
- Le mouvement « Néo-catéchumal » qui compte un Archevêque.

En particulier « Sodalitium », groupe qui est né au Pérou, est très consciemment contre la Théologie de la Libération. Il prend la défense d’une certaine orthodoxie, datant d’avant Vatican II. Ce qui est très significatif, c’est qu’il a l’appui des secteurs économiquement forts du pays. Il rejoint les aspirations de la classe la plus aisée de la population péruvienne. Les membres de ce groupe veulent soi-disant réparer les dégâts ! Ils voudraient anéantir ce que nous avons mis 40 ans à construire ! Du fait même, l’Église Andine a changé du tout au tout. Les laïcs ont perdu leur place. Ils ne sont plus pris en compte par les nouveaux pasteurs alors qu’ils étaient le point de départ de notre théologie. Les gens de la base ne comprennent pas ce qui se passe. Les réunions d’animation n’existent plus. L’Église est devenue très cléricale. On vit une sacralisation du ministère sacerdotal.

Le message du Christ : l’Amour de Dieu s’est fait pauvre en Jésus

Cependant, 2007 restera une année très importante grâce à la Conférence d’Aparecida. Là, nous avons pu constater que les grandes lignes de Medellin étaient encore vivantes et que les grandes options, telles que « Voir, Juger et Agir » ou « l’option préférentielle pour les Pauvres » étaient relancées de manière officielle. La méthode est reprise. L’option pour les pauvres a été approfondie et le pape l’a faite sienne. Ceci nous permet aujourd’hui de marcher avec davantage de sûreté et d’espérance. Il me semble qu’Aparecida est un grand pas en avant. Le texte de cette Conférence représente un grand appui concernant notre travail pastoral. Il ne faut pas oublier l’importance des textes. Je pense qu’ils peuvent être des lumières pour l’action. À nous, de leur donner corps dans la pratique.

Au fond, je crois que le problème réside dans la compréhension du message du Christ. Aparecida l’a bien dit : l’option pour les pauvres vient de ce que Jésus fut pauvre. L’amour de Dieu s’est fait chair, pauvre en Jésus pour nous appeler à la fraternité afin de ne laisser aucune personne exclue de son amour. La question porte sur la compréhension de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ.


Lettre du CEFAL n° 73 - juin 2008.

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