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Lettre du Pôle Amérique latine, n° 76 - mars 2009

Dom Helder Camara (1909-1999), le don de l’amour - L’actualité des prophètes

Père Antoine Guérin

mardi 31 mars 2009, mis en ligne par CEFAL

Dom Helder Camara, ancien évêque de Recife
au Brésil, aurait eu 100 ans cette
année. Dom Helder a fait partie d’un groupe
d’évêques qui ont été de grandes figures de
l’Église latino-américaine. Dans ce groupe,
on peut nommer, parmi les défunts, Oscar
Romero, Sergio Méndez Arceo, Aloisio Lorscheider,
Leonidas Proaño et toujours parmi
nous, Samuel Ruiz, Pedro Casaldaliga. Tous
ces évêques ont ouvert la route que peut emprunter
aujourd’hui l’Église en Amérique latine.
Ce sont des exemples qui restent
vivants pour tous les pasteurs aujourd’hui.
Nous avons demandé à Antoine Guérin, qui
a travaillé avec Dom Helder, de nous brosser
le portrait de ce chrétien hors du commun.
C’est au présent qu’il faut parler de cet
homme. La présence et l’action de Dom Helder
continuent aujourd´hui par tout ce qu’il
a semé et planté, mais aussi par ses écrits
qui, petit à petit, sont publiés.

Cet expert en humanité est un citoyen du monde

Son regard s’étend bien au-delà de l’horizon ecclésial : « Deux mille ans après la naissance du Christ,
plus des deux tiers de l’humanité vivent dans des
conditions inhumaines de misère et de faim. Plus des
deux tiers des fils de Dieu vivent comme des animaux. » Ce mystique passionné, ce poète riche de
sensibilité et plein d’humour est un pasteur qui accueille
les sentiments du Christ Bon Pasteur, connaissant
ses brebis, exprimant une compassion extrême,
lui permettant de sentir ce que sentent les exclus de
ce monde. Bien des fois je le vis mimer le dialogue de
Maria et José, ce couple qui fuit la faim et la misère
de la campagne pour émigrer en ville : « Tu vas voir
Maria, je vais trouver du travail ; nous aurons une
jolie petite maison ; nos enfants vont enfin étudier et
se nourrir correctement ; en cas de maladie nous
serons accueillis dans un des hôpitaux ! Tu vas voir
Maria, ici nous serons heureux ! ». José et Maria finalement
arrivent en ville pour s’entasser dans une des
nombreuses favelas de Recife !

Dom Helder est un prophète pour notre temps

Il enthousiasme les jeunes et ceux qui veulent
construire un monde différent. Comme tous les prophètes,
il ne s’appartient pas. Il offre sa vie aux pauvres
et à leur cause quoi qu’il en coûte ! On sait toutes
les souffrances qu’il a connues de la part des
militaires, des gens qui ne voulaient aucun changement
de société, de plusieurs collègues évêques et
cardinaux et de la Curie romaine. Ce grand communicateur
est empêché de parler. Les journaux et revues
du Brésil ne peuvent citer son nom.

Nous pouvons admirer son audace prophétique.
Lorsqu’avec Bruno, le prêtre avec qui je suis arrivé
à Recife, nous lui demandons la permission de vivre
dans un quartier pauvre et de travailler pour mieux
connaitre ce peuple auquel nous voulons consacrer
notre vie, il n’hésite pas : « Vous avez tout mon
appui ! » Et cela en pleine dictature militaire ! Il sait
unir la douceur et la fermeté, la force du prophète
et la tendresse du frère. Alors que nous allions
célébrer une Messe, il rencontre un prêtre qui vivait
en opposition radicale avec lui. Dom Helder étend les
bras et l’embrasse avec beaucoup de tendresse en
lui disant : « Mon frère ! » Audace et humilité, car il
était bien conscient de ses limites humaines. Quand
on lui demande s’il ne s’enorgueillit pas lorsque des
milliers de personnes l’acclament, il répond : « Quand
j’entends les applaudissements, je dis à Jésus : “Seigneur,
je ne suis que l’âne qui te porte. C’est toi qu’ils
applaudissent !” »

Comme tous les prophètes, Dom Helder est un homme libre

Ami du Président de la République, Juscelino
Kubitschek, celui-ci lui demande d’être le maire de la
nouvelle capitale, Brasilia. La réponse ne se fait pas
attendre : « Aujourd’hui, Monsieur le Président, je suis
ici, en face de vous, débattant de points de vue en
toute liberté et sans aucun engagement. Le jour où je
vais me lier à votre groupe de commandement, vu les
impositions de la pratique politique, je vais être
enchaîné, acceptant tout ce que vous me demanderez,
ne vous apportant plus la collaboration originale
et indépendante de l’Église. » Le prophète ne
peux être l’homme d’une institution. Il doit être indépendant
pour garder sa cohérence !

Le prophète soulève le voile des apparences pour
montrer ce qu’il y a derrière, en positif ou en négatif.
À cette prostituée qui lui dit que les jours de fête de la
Vierge Marie, elle ne fait pas payer les pauvres, il dit : « Priez pour moi ! » À la fin d’un dîner, la maîtresse
de maison lui remet une grosse enveloppe en lui disant : « Faites-en ce que vous voudrez. » Il lui répond : « Alors, permettez-moi d’en donner une partie à
votre cuisinière pour qu’elle puisse acheter des remèdes
pour son fils malade. Une autre partie aidera votre
chauffeur à acheter le matériel scolaire de sa fille.
Enfin cet argent sera bien utile à votre femme de
chambre pour réparer sa maison qui s’écroule ! »

« Si je rêve tout seul, c’est seulement un rêve. Mais si
nous rêvons ensemble, c’est le commencement de la
réalité. » Dom Helder aime répéter cela. Comme tous
les prophètes, c’est un rêveur. Mais un rêveur qui agit
et regroupe les personnes comme il l’a merveilleusement
fait pendant le Concile dont il fut l’un des
membres les plus influents… sans jamais prendre
la parole dans les Assemblées. En 1973, dans le document
« J’ai écouté les clameurs de mon peuple »,
publié en pleine dictature, Dom Helder avec plusieurs
évêques et supérieurs de Congrégations religieuses
écrit : « La classe dominante n’a pas d’autre sortie
pour se libérer, si ce n’est par le long et difficile cheminement,
déjà en cours, en faveur de la propriété
sociale des moyens de production. »

Son prophétisme ne se limite pas à la société.
Il l’exerce aussi dans l’Église

En créant « les rencontres de frères » il pousse les
pauvres à se réunir pour écouter la Parole de Dieu
et s’organiser afin d’améliorer leurs conditions de vie.
Alors que le pasteur parle à la radio, de nombreuses
personnes écoutent ces paroles d’espérance qui poussent
à l’action. En créant la commission « Justice et
Paix » il engage l’Église au service des droits humains,
défendant prisonniers politiques comme paysans sans
terre et exclus de toutes sortes.

Dans le livre qui sera bientôt publié de nouveau, en
France, Dom Helder écrit : « L’Église tout entière est
appelée à être prophétique, c’est-à-dire à annoncer
la parole du Seigneur, et aussi à prêter sa voix aux sans
voix, à faire exactement ce que le Christ, en
lisant Isaïe, proclama être sa mission à lui : “L’Esprit
du Seigneur est sur moi. Il m’a envoyé porter la bonne
nouvelle aux pauvres, pour ouvrir les yeux, pour libérer…”
C’est toujours la mission de l’Église. »

En France, comme en Amérique latine et dans le
monde entier, des jeunes, des adultes croient qu’un
autre monde est possible. Ils gardent dans le cœur la
fraîcheur et l’utopie de l’Évangile. Ces minorités abrahamiques,
comme les appelle Dom Helder, donnent
une âme au monde.


Le Père Antoine Guérin est ancien secrétaire national du CEFAL.


Lettre du Pôle Amérique latine, n° 76 - mars 2009.

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