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DIAL 2357

MEXIQUE - La politique du vatican au Chiapas. Secrétairerie d’État, nonciature,« Club de Rome » et gouvernement mexicain

Carlos Fazio

mercredi 1er mars 2000, par Dial

Le déplacement de Mgr Raúl Vera au diocèse de Saltillo alors que, comme évêque coadjuteur, il aurait dû normalement succéder à Mgr Samuel Ruiz au diocèse de San Cristóbal de Las Casas est perçu, en dépit des démentis officiels, comme une mise en cause de la pastorale indigène, de la défense des droits des populations indigènes et du rôle en faveur de la paix tels qu’ils avaient été mis en œuvre dans ce diocèse phare du Mexique (cf. DIAL D 2344, 2345, 2350). Comment cette décision a-t-elle été prise ? Qui en est ou en sont les agents ? Répondre à ces questions, c’est décrire un jeu de pouvoir. La réponse se trouve au croisement des forces religieuses et politiques qui sont à l’œuvre au Vatican, parmi les évêques mexicains (dont le groupe appelé « Club de Rome ») et au sein du gouvernement mexicain. Le départ du nonce Justo Mullor, trop favorable à Samuel Ruiz (en dépit de certaines apparences diplomatiques), n’est qu’un pas supplémentaire dans l’application d’une ligne politico-religieuse dont le chef d’orchestre reste le secrétaire d’État du Vatican, Angelo Sodano. Article de Carlos Fazio, paru dans La Jornada, 12 février 2000 (Mexico).


D’une pierre, deux coups : Mgr Raúl Vera à Saltillo et le nonce Justo Mullor au Vatican. Reste à savoir si la cible a été atteinte. En politique, il n’y a pas de hasard. Le flanc de l’Église catholique reste découvert au Chiapas face aux élections de juillet. Une sorte de « terre brûlée », une enclave religieuse.

L’homme qui devait être les yeux, les oreilles et les bras du pape au Mexique a été « promu » à l’Académie ecclésiastique pontificale. Désormais, viendront les honneurs et fleuriront les éloges pour les grands succès obtenus pendant son passage éphémère en terre aztèque et pour la tâche si importante qu’on lui a confiée : former les diplomates du Saint-Siège.

Mais en vérité, son départ, après un peu plus de deux ans et demi de mission - temps qui paraît insignifiant en comparaison des 20 années interminables de gestion du nonce Girolamo Prigione - est en rapport avec d’autres raisons. Pour ceux qui tiennent les rênes au Vatican, le cardinal Angelo Sodano et une paire de cardinaux de son entourage, Mullor n’a pas réalisé la tâche dont il était chargé : mener à terme le travail de destruction du clergé progressiste, commencé par son prédécesseur, et assumer la direction du nouveau rôle continental que Rome a confié à l’épiscopat local : être le bastion stratégique pour transformer l’Église latino-américaine en Église américaine, en éliminant la contradiction Nord-Sud, et en retirant au passage toute autonomie aux magistères locaux.

Pour le prêtre Antonio Roqueñi, la promotion de Justo Mullor - un « caballero » - fait partie de l’ensemble de mesures concernant la succession de l’évêque Samuel Ruiz dans le diocèse de San Cristóbal de Las Casas. D’autres pensent de même dans l’Église catholique mexicaine. Il y a longtemps que Mullor est devenu un personnage « gênant » au Mexique, pour deux sortes de gens : pour les évêques affiliés au courant Zedillo-Labastida, qui forment ce que l’on appelle le « Club de Rome », et pour ceux qui conçoivent les politiques de sécurité nationale.

Le monseigneur espagnol, né à Los Villares, Almería, en 1932, n’a jamais été un homme soumis aux politiques géostratégiques qui furent élaborées pour le Chiapas. Par action ou omission, il s’est converti en trublion. Il a erré d’un côté et de l’autre, et malgré sa formation conservatrice proche de l’Opus Dei et des Légionnaires du Christ, il n’a jamais su s’accommoder des usages et des coutumes propres au système présidentiel autoritaire mexicain.

Pour comble, le troisième nonce de l’histoire religieuse du Mexique est arrivé à un moment de changement et de transition, où on étrennait les nouvelles relations de l’Église et de l’État et où se livrait au sein de l’Église catholique locale une lutte intestine pour le pouvoir, manipulée dans les coulisses par Prigione, qui continue d’exercer jusqu’à maintenant une sorte de néocésarisme.

Très significatives ont été les premières déclarations de deux membres distingués du « Club de Rome » lorsque la nouvelle a été connue : depuis le Vatican, l’évêque Javier Lozano souhaite que le Pape désigne un nouveau nonce qui comprenne la mentalité et la façon d’être des évêques mexicains. Onésimo Cepeda, d’Ecatepec, a donné à Mullor le « baiser de la mort », comme à Raúl Vera. « C’est une promotion », a-t-il commenté.

Orthodoxe, quelque peu paroissial, quoique connu comme négociateur et conciliateur, et témoin des transformations géopolitiques de l’ex-Union soviétique, l’archevêque Justo Mullor est arrivé au pays en juin 1997, avec quelques titres en sa faveur. Le plus méritoire avait été le succès obtenu pendant le 61e voyage apostolique du pape Jean-Paul II. Mullor, comme nonce en Lituanie, Lettonie et Estonie, les trois pays baltes, avait donné corps à un vieux rêve cher au pontife : pouvoir s’agenouiller et baiser le sol de ce qui était alors la vitrine de l’empire soviétique en direction de l’Europe, la fenêtre de la Russie vers l’Occident. Une fois l’athéisme vaincu, la menace de sécularisme progressait au sein des ex-républiques soviétiques et Karol Wojtyla a pu y venir, en septembre 1993, grâce aux travaux de son représentant.

Ceux qui eurent affaire directement avec Mullor lorsqu’il est arrivé au Mexique affirment qu’il avait une idée très claire de sa mission : continuer l’œuvre de Girolamo Prigione. À sa manière à lui, mais dans le même sens. Il s’est vite rendu compte que la façon de faire de Prigione était usée. Il le comprit et changea de stratégie. Il a commencé à être un nonce original. Et il a fini par se retrouver seul. Les cardinaux et les évêques locaux, membres du « Club de Rome » (Rivera Carrera, Sandoval Iñiguez, Javier Lozano, Onésimo Cepeda et quelques autres) l’isolèrent et commencèrent à manigancer derrière son dos. Mullor s’est affaibli et c’est pourquoi il fut écarté.

Comme dans toute société humaine, l’Église et le Vatican laissent voir que dans leur sein aussi - comme dans les gouvernements et les partis - il y a des hégémonies, des majorités, des groupes. Aujourd’hui, celui qui commande - il est clair pour tous que le pape malade ne gouverne plus - est le groupe de Sodano, le secrétaire d’État du Vatican. Et ils jouent dur. La sortie de Justo Mullor montre que sa nomination était précaire. Il a fait, bien ou mal, ce dont il était chargé, mais il n’était pas l’homme dont on avait besoin pour la suite. D’un nonce fort, Prigione, on était passé à un nonce faible. Peut-être le Chiapas, une des clefs pour comprendre le Mexique, peut-il expliquer sa sortie.

Mullor arriva avec son style conservateur, mais après avoir voyagé dans la zone de Los Altos en décembre 1997 et avoir affronté en paroles les paramilitaires de Paix et justice, il a opté pour les deux évêques de San Cristóbal, Ruiz et Vera. Il s’est montré évangélique et indépendant, au milieu des pressions, et fit des sorties parfois peu diplomatiques, mais honnêtes. Ce qui est fondamental, il a rendu témoignage de ce qu’il a vu : la pastorale évangélique de deux évêques immergés dans le conflit chiapanèque. Ceci opposa le nonce à Sodano et aux évêques prigionistes de Mexico, et l’éloigna du gouvernement, qui ne put jamais le mettre de son côté.

Maintenant, son destin se trouve à l’ex-Académie pontificale de la noblesse, sur la place Capránica, où ont été formés comme diplomates deux Mexicains : le nonce actuel à Cuba, Luis Robles, et l’évêque de León, José Guadalupe Martin Rábago. Ce n’est pas un mauvais poste. Sodano, qui était nonce au Chili, est passé par la même responsabilité avant d’accéder à la secrétairerie d’État.

Qu’est-ce que Mullor a évité ou manqué de faire ? Ce sont des interrogations qui ont à voir avec son passage éphémère au Mexique. Une autre question clé est la suivante : qui viendra le remplacer comme nonce ? Ce qui ouvre une autre interrogation sur la succession de San Cristóbal. Il est clair que le gouvernement d’Ernesto Zedillo et le candidat Labastida continuent de miser sur le « Club de Rome ». Et que les uns et les autres comptent sur une solution conservatrice. Et gagner la mise.

 


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2271.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : La Jornada, février 2000.
 
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