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DIAL 2365

PÉROU - Une expérience originale en faveur des droits de l’enfant

Celeste Viale Yerovi

samedi 1er avril 2000, mis en ligne par Dial

L’ensemble des dossiers constituant cette livraison (DIAL D 2365, 2366, 2367, 2368, 2369 et 2370) est consacré à des situations d’enfants dans certains pays d’Amérique latine (Pérou, Chili, Argentine, Colombie), suivi d’un tableau d’ensemble englobant toute l’Amérique latine. Comment ne pas remarquer simultanément les graves atteintes portées aux droits des enfants et les initiatives locales originales prises pour améliorer leur sort ? Les pistes offertes ne sont sans doute pas à la hauteur du défi que constitue la détresse des enfants mais elles ouvrent des voies que des initiatives de tous ordres devraient renforcer à l’avenir.

Ci-dessous, on pourra lire le récit d’une expérience originale de communication et d’organisation en zone rurale andine en faveur des droits de l’enfant, racontée par une de ses principales animatrices, Celeste Viale Yerovi, paru dans Ideele, novembre 1999 (Pérou).


En souvenir des messagers du temps jadis, un groupe de jeunes des zones rurales de Cusco et de Cajamarca prend le nom de chasquiwawas [1] pour entreprendre, depuis maintenant trois ans, la tâche de parcourir places, rues, bourgs et communautés afin de diffuser les droits des filles, des garçons et des adolescents ainsi que la nécessité de les respecter et de les mettre en pratique car c’est le moyen fondamental pour atteindre le bien-être et le développement auxquels ils aspirent, eux et leurs peuples.

Un jour, cinq chasquiwawas sont partis de Cusco, très tôt, en direction de la communauté de Huancahuanca, dans le district de Huanoquite, province de Paruro. Ils emportaient un chargement de matériel de lecture et d’écriture destiné aux enfants du « Centre éducatif primaire », le seul dans cette localité.

C’étaient des feuilles de papier blanc, des boîtes de crayons, des revues, des taille-crayons, des gommes, rien en apparence de très important. Mais, dans les écoles rurales de notre pays, il n’est pas facile de remplacer le crayon que l’enfant perd. Ni la craie, toujours blanche, qui est utilisée jusqu’à se désagréger entre les doigts du professeur. Il n’y a pas d’autre texte à donner à lire à l’élève en dehors du livre officiel, encore faut-il l’avoir !

De Cusco, il faut 3 heures en voiture jusqu’à Paruro. À leur arrivée à Huanoquite, la municipalité locale leur avait offert le véhicule pour atteindre la fin de la route d’accès. Ensuite, les chasquiwawas devaient faire le reste du chemin à pied. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, l’espoir de trouver quelqu’un pour les recevoir à Huancahuanca s’évanouissait. C’était samedi et passé midi. Ils pensaient que probablement les enfants, convoqués de bonne heure pour l’événement, seraient déjà rentrés chez eux ; les professeurs essayeraient de justifier l’absence et le drapeau serait sûrement descendu de la hampe improvisée de l’école.

Pourtant, à leur entrée dans Huancahuanca, le son prolongé d’un sifflet les surprit. Aussitôt, un groupe d’enfants les conduisit jusqu’à l’endroit où attendait depuis des heures toute la communauté. Il y eut des discours, une cérémonie de remise des dons, des applaudissements et même une séance improvisée de marionnettes.

À la tombée du jour, à 4 000 mètres d’altitude, les cinq chasquiwawas prirent le chemin du retour, tout à pied, parce qu’il n’y avait plus le véhicule municipal. La chaleur de 30° du matin se transforma en pluie et averse de grêle à l’approche de la nuit.

Malgré le temps écoulé - un an pour être exacts -, les cinq chasquiwawas de Cusco se rappellent cette expérience comme l’une des plus importantes de leur vie.

« Moi, ce que j’ai préféré, c’est la journée de récréation que, dans le cadre de la campagne pour les bons traitements, nous avons organisée avec des pères de famille dans un centre éducatif. Nous avons simplement invité les papas et les mamans des élèves de classes élémentaires à jouer avec leurs enfants et à faire des choses ensemble. Ce fut très émouvant de les regarder. Une dame a versé des larmes de reconnaissance ; elle nous a dit que c’était la première fois qu’elle pouvait jouer avec sa fille, parce qu’elle n’avait pas le temps. D’autres parents, au début, ne voulaient pas jouer, mais quand ils se sont enhardis, ce fut quelque chose d’extraordinaire. J’ai eu la joie d’avoir aidé les parents à vivre ce que sont les bons traitements, et cela vaut mieux qu’un flot de paroles. » (Karina Muñoz, chasquiwawa du Cusco urbain).

Le droit aux bons traitements est peut-être l’un des thèmes sur lesquels il faut le plus insister. Les travaux réalisés jusqu’à maintenant montrent que 49 % de filles et de garçons reçoivent des raclées de la part de leurs parents et que cela est considéré - par les enfants eux-mêmes - comme une méthode naturelle de discipline. La création des DEMUNAS augmente les possibilités de dénoncer les cas de mauvais traitements ; cependant, il règne encore un grand silence, une grande peur, une grande indifférence et aussi une mauvaise information.

« Lors de nos sorties, nous avons rencontré une fois une grand-mère qui maltraitait sa petite fille. Nous sommes allés parler avec elle et elle nous disait : « Mais, c’est qu’ils sont très mal élevés ! ils n’obéissent pas. » Elle nous racontait que lorsqu’elle était petite, on la frappait avec la bride : « On me donnait des coups de lanière et je devais obéir parce que sinon.... » Alors nous lui répondions : « Vous voyez bien comme vous êtes devenue violente même avec votre petite-fille. » Après, comme ma propre grand-mère vit à côté, j’allais lui rendre visite et je lui demandais si elle entendait pleurer cette fillette et elle me disait que désormais la petite pleurait très peu. Je crois que les conseils, les « spots » à la radio ainsi que nos représentations ont beaucoup aidé. » (María Teresa Rodríguez Paredes, chasquiwawa de San Marcos, Cajamarca).

Au Pérou, l’accès à l’école a marqué un progrès significatif ces dernières années ; cependant les indices de fréquentation de l’école sont encore préoccupants. La crise économique, de plus en plus aiguë, la détérioration de la qualité de l’enseignement et l’augmentation de l’alcoolisme dans les zones rurales constituent les principaux facteurs qui limitent la possibilité pour les filles, les garçons et les adolescents de la campagne d’accéder à un processus de formation adéquat.

Dans le departemento de Cajamarca, 50 % des adolescents ne fréquentent pas l’école. Dans la « province » de Paruro, departemento de Cusco, sur les 100 % d’élèves inscrits, seulement 65 % iront jusqu’en 3e année d’éducation primaire.

« Avec cette notion de droit à l’éducation, nous sommes allés dans les bourgs et les pères de famille nous disaient : « Non, mais pour quelle raison l’enfant va-t-il aller à l’école puisqu’ici il a tout. » Mais, après plusieurs rencontres, nous nous rendions compte que les gens prenaient conscience, qu’ils réalisaient combien sont maltraitées les personnes qui n’ont pas d’instruction. Alors, maintenant, nous avons constaté un changement. » (María Teresa Rodríguez Paredes).

La stratégie consistant à travailler avec les jeunes comme alliés s’est avérée fondamentale dans la création d’une opinion publique et dans l’obtention d’un consensus favorable à la défense des droits des filles et des garçons dans leurs communautés.

« Le groupe des chasquiwawas est assez bien perçu à Bambamarca, non seulement en ville, mais aussi dans les communautés. Dans certaines zones, nous avons fait plusieurs rencontres et nous avons observé un changement d’attitude parmi les patrouilles de surveillance, les responsables locaux et aussi chez quelques professeurs qui, au début, c’était net, étaient rebutés par nos campagnes car ils se sentaient comme agressés, mais après ils ont réalisé qu’il s’agit de comprendre que les enfants sont des sujets de droit et qu’il fallait mettre ces droits en vigueur.

« L’alcalde de la province, au début n’était guère intéressé par le travail que nous faisions, mais après tant de campagnes auxquelles il a été mêlé, on a observé chez lui un changement radical. L’alcalde de Bambamarca est aujourd’hui un protagoniste de la diffusion des droits de l’enfant. » (César Mejía, directeur de l’Institut national de culture de Bambamarca, assesseur de chasquiwawas).

Mais l’expérience des chasquiwawas fait aussi apparaître que ces jeunes, appelés comme alliés stratégiques et engagés dans l’effort de promotion des droits dans leur communauté, ont personnellement ressenti, à travers le travail réalisé, des changements importants d’attitudes et de comportements dans la manière de gérer leurs rapports avec la famille et leurs voisins, ainsi que dans la façon d’envisager leur avenir.

« Avant d’intégrer ce groupe, comme j’ai des frères et sœurs qui parfois prenaient mes affaires, j’avais vite fait de leur répondre par une gifle, eh bien, j’ai peu à peu changé. S’il y a quelque chose, quelque méchanceté, je me montre plus patiente envers eux, je discute une première fois, une seconde fois. Vis-à-vis des enfants des rues, j’ai changé aussi. Auparavant, ils ne comptaient pas pour moi, maintenant si. Je m’intéresse surtout à la maltraitance psychologique. Par exemple, maintenant, je me rends compte que je ne peux pas dire à mon petit frère : « Tu es bête » ou des choses de ce genre ; cela laisse une blessure plus grave que la blessure physique, parce qu’elle est incurable. » (María Teresa Rodríguez Paredes).

Au cours de la seule année 1999, leur deuxième année de travail volontaire, les chasquiwawas ont réalisé 140 représentations de théâtre et de marionnettes sur les thèmes du droit à l’éducation, aux bons traitements et à l’enregistrement des naissances. Il y a eu des représentations dans des communautés et des bourgs, accompagnées de passacailles, de proclamations et de pantomimes. À ces activités assistèrent environ 40 000 personnes.

Les spots radiophoniques élaborés en quechua et espagnol ont été retransmis par les radios locales les plus importantes et, d’après les calculs, ont touché un public d’auditeurs de 135 000 familles entre Cusco et Cajamarca. On a édité 50 000 imprimés, dont 45 000 feuilles volantes distribuées lors des représentations et 5 000 affiches placardées sur les places et les rues des villages visités.

Abancay est la nouvelle zone où PROANDES essaiera de répéter l’expérience des chasquiwawas. Et moi, engagée depuis le début dans ce projet, je vais m’autoriser à imaginer qu’un jour, pas très lointain, sur un chemin quelconque du Pérou, nous aurons peut-être l’occasion de les rencontrer.

Ils portent une petite casquette vert espérance avec le nom de « chasquiwawas » bien imprimé en grandes lettres noires.


UNICEF/PROANDES et les chasquiwawas

Les chasquiwawas sont des groupes d’hommes et femmes jeunes qui se sont formés peu à peu au cours des trois dernières années dans les provinces de Cajamarca, San Marcos, Cajabamba et Hualgayoc (departemento de Cajamarca) et de Canas, Paruro, Acomayo et Cusco, (departemento de Cusco). Ils furent appelés par l’UNICEF dans le cadre de son programme PROANDES, qui cherche à promouvoir dans le monde rural andin les changements d’attitude capables de faire passer dans la réalité l’éthique de « Les enfants d’abord ».

La construction d’une culture de respect des droits qui offre l’égalité des chances pour leur application exige que les personnes perçoivent de l’intérieur leur condition de sujets de droit. Dans ce sens, PROANDES, comme élément de sa stratégie de diffusion, insiste sur la nécessité d’accroître la mobilisation sociale en faveur des droits des enfants, des adolescents et de la femme ; dans ce but, elle se propose de sensibiliser et de former d’importants secteurs de la population rurale aux principes fondamentaux de la Convention des Nations Unies sur les droits de l’enfant et le Code des enfants et adolescents.

Dans cette ligne d’incorporation active de la communauté au processus de mobilisation sociale, les jeunes chasquiwawas constituent une expérience inédite et réussie de diffusion au moyen de campagnes qui visent à promouvoir les plus méprisés des droits des filles, garçons et adolescents ruraux, tels que le droit aux bons traitements, à l’enregistrement des naissances et à l’éducation.

UNICEF et l’Institut de défense légale (IDL) ont récemment signé un accord qui garantit la continuité du projet « chasquiwawas ».


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2365.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Ideele, novembre 1999.
 
En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la source française (Dial - http://www.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.
 
 

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[1« chasquiwawas » = « messagers des enfants ». Dans l’empire inca, les « chasquis » étaient les courriers du souverain. Ils couraient sur les routes, de relais en relais, installés sur une éminence tous les 5 kilomètres environ et disaient le mot « chasqui » (« reçois ») en délivrant leur message oral au courrier suivant, d’où leur nom (NdT).

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