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DIAL 2401

MEXIQUE - L’opposition remporte la présidence du Mexique et le poste de gouverneur du Chiapas

John Ross et Diego Cevallos

samedi 16 septembre 2000, mis en ligne par Dial

Lors de l’élection présidentielle mexicaine, le 2 juillet, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir au Mexique depuis 71 ans, a subi une défaite historique puisque son candidat, Francisco Labastida, n’a obtenu que 36,6 % des voix alors que Vicente Fox, candidat du Parti d’action nationale (PAN), l’a emporté avec 42,5 %, soit un écart de 2,5 millions de voix. Les résultats des élections à la Chambre de députés et au Sénat restent légèrement favorables au PRI, ce qui conduira le nouveau pouvoir à faire des alliances pour obtenir la majorité dans les projets qu’il soumettra. Enfin, le 20 août, lors de l’élection du gouverneur de l’État du Chiapas, Pablo Salazar, candidat de l’opposition, a remporté le siège avec 54,4 % des voix contre le candidat du PRI qui n’a obtenu que 45,1 %. Ces changements ouvrent des perspectives nouvelles en ce qui concerne particulièrement le renforcement de la démocratie, la lutte contre la corruption et la paix au Chiapas. Le premier texte publié ci-dessous sur les élections présidentielles est paru dans Noticias Aliadas, le 10 juillet 2000, sous la plume de John Ross ; le second, dû à Diego Cevallos, a été diffusé par IPS, le 20 août 2000.


La fin du règne du PRI

Lorsque le 2 juillet, à la tombée du jour, on a commencé à annoncer les premiers résultats de l’élection la plus disputée du Mexique, des milliers de travailleurs des chemins de fer et leurs familles, réunis sur le parking du siège du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) au pouvoir, au Nord de la ville de Mexico, restèrent en silence. Les crécelles s’arrêtèrent et les clairons cessèrent de sonner.

À 23 h les sondages à la sortie des urnes et les comptages rapides indiquaient que tout était terminé.

Le candidat de droite, Vicente Fox, du Parti d’action nationale (PAN), était devenu le premier candidat d’opposition à gagner la présidence depuis la naissance du PRI, il y a 71 ans. Les dirigeants du PRI, réunis dans un auditorium, pleuraient ouvertement, tandis que le président sortant, Ernesto Zedillo, et celui qui devait lui succéder, Francisco Labastida, acceptaient la défaite.

Zedillo appela Fox le lundi pour le féliciter et la bourse a réagi favorablement au premier transfert pacifique du pouvoir à un autre parti politique pendant sept décennies. Les analystes craignaient qu’un changement de gouvernement n’entraînât une volatilité financière, phénomène fréquent lors d’une élection présidentielle.

Pratiquement toutes les enquêtes avaient indiqué que les élections seraient une guerre à mort, mais les Mexicains qui sont allés se coucher le dimanche soir, virent que Fox avait une avance qui était indépassable. Le lundi, au milieu de la journée, la victoire historique était consolidée.

Les experts se sont pressés d’expliquer leurs prédictions diverses. Les enquêtes n’avaient pas pris en compte que 71 ans d’autoritarisme et de tyrannie d’un seul parti faisait que l’électorat se comportait de manière prudente. Beaucoup mentirent à leurs enquêteurs - entre 10 et 19 % des indécis avaient déjà pris leur décision.

La victoire de Fox a été obtenue en travaillant avec des électeurs divers, ce qui fait prévoir un virage à droite. L’appui des grandes entreprises a rempli les coffres de la campagne et le nouveau président montrera sa reconnaissance avec beaucoup de plaisir. Fox, ancien directeur de Coca Cola pour le Mexique et l’Amérique centrale, est autant engagé dans la globalisation que Zedillo, et il stimulera la tendance néolibérale d’une économie qui a enrichi un petit groupe de Mexicains et en a renvoyé 26 millions à une pauvreté extrême.

En plus d’être l’ami de banquiers et d’industriels, Fox semble avoir capté le vote des catholiques. En se présentant comme porte-drapeau de la Vierge de Guadalupe, la figure religieuse la plus importante du pays, et en condamnant l’avortement comme un « crime », Fox a gagné l’appui de la hiérarchie conservatrice.

De l’autre côté de la scène politique, il a attiré divers sympathisants éminents du parti de centre-gauche, le Parti de la révolution démocratique (PRD) et probablement l’appui d’une partie des militants du PRD.

Mais en dépit de la victoire considérable de Fox (43% des 38 millions de votes émis après le dépouillement de 95% de votes), son triomphe n’est pas inconditionnel. Pendant la manifestation massive qui a suivi l’élection sous le monument doré de l’Ange de l’indépendance, la foule a averti le président élu : « Ne nous trompe pas ».

Les dimensions de la victoire de Fox sont particulièrement impressionnantes parce qu’il a arrêté le fonctionnement de la machine énorme et bien huilée du PRI pour l’achat des votes.

Les informations sur les pressions et les subornations, toutes attribuées au parti au pouvoir, faisaient les titres de la presse chaque jour. Le jour des élections s’est passé dans un calme relatif, avec quelques incidents violents isolés. Bien que les élections furent propres, l’Institut fédéral électoral, organe autonome, ne contrôlait pas l’achat généralisé de votes par le PRI.

Non seulement Fox a fait plier le PRI, mais son triomphe impressionnant semble aussi avoir mis fin à la carrière électorale du leader reconnu de la gauche, Cuauthémoc Cárdenas, qui n’a obtenu que 19 % de votes, ce qui est meilleur que ce qu’il avait obtenu lorsqu’il échoua dans sa tentative d’obtenir la présidence en 1994. On pense que Cárdenas avait gagné l’élection de 1998, mais que sa victoire lui fut dérobée pendant le scrutin contrôlé par le PRI.

Les votes obtenus par Fox ont été suffisants pour gagner une majorité législative relative au nouveau Congrès. Les résultats préliminaires ont donné au PAN un léger avantage sur le PRI à la Chambre de députés, 224 contre 209, avec 60 sièges pour le PRD. Au Sénat, le PRI aurait six représentants de plus que le PAN, ce qui donnera au PRD - avec 16 sièges - un certain pouvoir de négociation. [1]

On ne peut sous-estimer une alliance du PRD et du PRI contre Fox, que Cárdenas a qualifié de « fasciste ». Le soir des élections, les priistes déçus demandèrent de revenir aux racines centre-gauche du parti.

Bien que la politique économique du Parti ne changera pas, la victoire permettra à Fox de faire face à la corruption généralisée. Quelques hauts fonctionnaires du PRI pourraient être conduits en jugement mais le nouveau président a promis la nuit des élections qu’il n’ordonnera pas de chasse aux sorcières contre les gros poissons du PRI.

Fox est profondément conscient que la corruption est si enracinée dans les rouages de la politique mexicaine que chercher à nettoyer la maison aboutirait à détruire la maison elle-même, c’est pourquoi une amnistie implicite devrait l’emporter.

Le premier président mexicain issu de l’opposition aura également l’occasion unique d’affronter les problèmes sociaux en cours, tel que le conflit non résolu avec l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) au Chiapas. À l’instar de tous les Mexicains, les zapatistes n’ont connu que des gouvernements PRI, et leur attitude à l’égard de Fox est inconnu. Il y a plusieurs années, le porte-parole charismatique de l’EZLN, le sous-commandant Marcos, a qualifié Fox d’« homme politique conséquent ».

Peut-être ce qu’il y a de plus stimulant dans la victoire de Fox, est qu’elle présente une série de scénarios pour un Mexique qui a changé irrévocablement le 2 juillet, en ouvrant les portes à un changement beaucoup plus profond dans le futur.

Le serveur Armando Peñaloza, tandis qu’il servait le café au restaurant La Blanca au centre de la ville de Mexico, disait : « Quand je me suis réveillé ce matin-là, j’ai senti qu’un lourd fardeau avait cessé de peser sur mes épaules. »

Le triomphe de l’opposition dans les élections du gouverneur de Chiapas au sud du Mexique a fait table rase pour renouer le dialogue de paix avec la guérilla zapatiste, alors même qu’il faudra attendre beaucoup plus pour la suppression de la pauvreté et de la violence dans la région.

Dans un climat tranquille qui a contrasté avec sa réputation d’État dangereux où l’intolérance politique et religieuse fait régulièrement des victimes, les élections de gouverneur ont eu lieu dans l’État de Chiapas et, pour la première fois, l’opposition a gagné.

Selon les résultats préliminaires, Pablo Salazar, candidat de quatre partis d’opposition, est le nouveau gouverneur, chargé de suspendre une autre épée sur le corps affaibli du Parti révolutionnaire institutionnel, toujours au pouvoir et qui avait déjà perdu les élections présidentielles. Personne ne croit que le conflit du Chiapas va se résoudre « en quinze minutes » comme le président élu, Vicente Fox, l’a promis pendant sa campagne ; mais la majorité des politiques et des analystes ont émis l’opinion, ce lundi, que les négociations de paix avec la guérilla seront renouées grâce à la nouvelle défaite du PRI.

Il y a plus de quatre ans, le commandement de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), à une époque où le parti qui gouverne le Mexique depuis 71 ans paraissait toujours invincible, avait déclaré : « La paix viendra seulement de la démocratie » et lorsque le PRI quittera « enfin » la présidence.

L’analyste John Meyer fait remarquer que, maintenant que le parti au pouvoir est mis au rencart et que la démocratie émerge, il n’y a plus de raison de retarder la négociation.

Alors qu’il renouvelait son intention de respecter l’accord sur la culture indigène signé par la guérilla et par le gouvernement d’Ernesto Zedillo qui s’y est ensuite opposé lorsqu’il est devenu un projet de loi, Fox a déclaré que le triomphe de Salazar ouvre une étape nouvelle pour la pacification au Chiapas.

Fox a dit qu’il était prêt à se réunir avec le commandement de l’EZLN et à ordonner, lorsqu’il assumera la présidence en décembre, la réduction de la présence militaire.

De son côté, Salazar, qui a été le candidat de la coalition de quatre partis politiques, dont l’Action nationale de Fox et le Parti de la révolution démocratique, troisième force politique du pays, a déclaré que la paix avec la guérilla est la priorité. Mais les affaires en cours au Chiapas vont bien au-delà de la guérilla qui, en douze jours à peine de combats au début de 1994, d’activités et de discours hétérodoxes, a secoué le système politique et éveillé des sympathies en divers pays du monde.

De plus, l’EZLN garde le silence depuis le mois de juin. Ainsi, on ne connaît pas son point de vue sur les derniers événements politiques, et il n’a pas non plus répondu aux représentants que Fox a envoyé au Chiapas.

Entourés de milliers de soldats, dans une région de la forêt frontière avec le Guatemala, les guérilleros, qui sont en majorité des indigènes mal armés, restent en situation de trêve et ne peuvent pas être attaqués à cause de la loi sur la pacification, édictée en 1996.

Depuis six ans, le Chiapas est l’État qui a la plus grande instabilité politique et la plus forte présence militaire. En outre, il est le plus pauvre du pays et un de ceux qui a la plus forte population indigène. C’est aussi un des États qui connaît la plus forte impunité en matière de justice et la plus grande inégalité dans la distribution des revenus.

Bien qu’il soit le premier producteur de café du Mexique, le second pour l’élevage et le troisième pour le maïs, le Chiapas vient en tête dans les indices de marginalisation et de mortalité, et plus de 60% de sa population souffre de dénutrition.

Au cours des six dernières années, cet État du sud du pays a eu six gouverneurs issus du PRI, élus ou intérimaires, et le gouvernement de Zedillo a dépensé des millions de dollars dans des programmes sociaux. Pendant ce temps, la région s’est militarisée comme jamais, mais en même temps ont été rendus publics des dizaines de rapports et de dénonciations de violations des droits de l’homme et de massacres de paysans, et le nombre de personnes déplacées pour des raisons de violence atteint plus de 20 000.

Il existe quelque 300 points de contrôle militaire et de migration au Chiapas et les patrouilles terrestres et aériennes sont permanentes. Cependant, les groupes humanitaires dénoncent les crimes, tel le massacre de 45 paysans en décembre 1997 dans la localité d’Acteal, qui se répètent et demeurent impunis.

Sans reconnaître les erreurs et même les crimes que l’on attribue au PRI au Chiapas, le gouverneur intérimaire Roberto Albores a reconnu la défaite de son parti aux dernières élections et il a déclaré qu’avec ce vote une fissure s’est ouverte dans l’histoire de son État.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2401.
- Traduction Dial.
- Source (espagnol) : Noticias Aliadas et IPS, juillet-août 2000.
 
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[1Les résultats définitifs sont les suivants : Chambre de députés : PRI : 209, PAN : 208, PRD : 53, autres partis : 30. Sénat : PRI : 60, PAN : 46, PRD : 15, autres : 7 (NdT).

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