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DIAL 2430

MEXIQUE - Lettre du sous-commandant Marcos au nouveau président

sous-commandant Marcos

samedi 16 décembre 2000, mis en ligne par Dial

Élu président du Mexique en juillet dernier, Vicente Fox a prêté serment le 1er décembre. Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir depuis 71 ans, est en déroute. Vicente Fox, dès sa prise de pouvoir, a voulu donner un signal fort de changement à propos du Chiapas en ordonnant le retrait de certains postes militaires. Le sous-commandant Marcos, qui était silencieux depuis des mois, a signé le 2 décembre plusieurs communiqués dont l’un annonce qu’il viendra à Mexico au Congrès de l’Union avec 24 membres du Comité clandestin et révolutionnaire indigène et du Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) au cours du mois de février 2001. Ainsi s’amorce un important changement dans une situation qui était bloquée depuis des années puisque les discussions entre l’EZLN et le gouvernement étaient suspendues depuis 1996. Nous publions ci-dessous la lettre envoyée par le sous-commandant Marcos au président Vicente Fox le 2 décembre 2000.


Mexique, le 2 décembre 2000

Monsieur Fox,

Il y a six ans, nous avons écrit une lettre à Ernesto Zedillo Ponce de León, votre prédécesseur.

Maintenant que vous êtes le nouveau chef de l’exécutif fédéral, il est de mon devoir de vous informer que, à partir d’aujourd’hui, vous avez hérité d’une guerre dans le sud-est mexicain, celle que le 1er janvier 1994 l’Armée zapatiste de libération nationale a déclaré au gouvernement fédéral pour réclamer la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains.

Depuis le début de notre soulèvement, nous avons affronté les soldats fédéraux dans le respect de l’honneur militaire et des lois de la guerre. Depuis lors, l’armée nous a attaqués sans aucun honneur militaire et en violant les traités internationaux. Plus de 70 000 soldats fédéraux (y compris quelque 20 000 membres des dites « troupes spéciales anti-insurrectionnelles ») ont encerclé et poursuivi les zapatistes pendant 2 525 jours (y compris celui d’aujourd’hui). Pendant 2 000 de ces jours, ils l’ont fait en violant la « Loi pour le dialogue, la négociation et la paix digne au Chiapas », approuvée par le Congrès de l’Union le 10 mars 1995.

Pendant ces près de sept années de guerre, nous les zapatistes nous avons résisté et nous nous sommes affrontés à deux titulaires de l’exécutif fédéral (autodénommés « présidents »), deux secrétaires [ministres] de la défense nationale, six secrétaires de gouvernement [ministres de l’intérieur], cinq chargés de mission pour la « paix », cinq « gouverneurs » du Chiapas et une multitude de fonctionnaires intermédiaires. Eux sont déjà tous partis. Certains sont l’objet d’enquêtes pour leurs liens avec le crime organisé, d’autres sont en exil ou s’y acheminent, d’autres encore sont au chômage.

Pendant ces sept années, nous les zapatistes nous avons insisté, à plusieurs reprises, sur la voie du dialogue. Nous l’avons fait parce que nous avons un engagement avec la société civile qui a exigé que nous fassions taire les armes et tentions un arrangement pacifique.

Maintenant que vous assumez en titre le pouvoir exécutif fédéral, vous devez savoir que, en plus d’hériter de la guerre dans le sud-est mexicain, vous héritez de la possibilité de choisir comment il faudrait l’affronter.

Pendant votre campagne et depuis le 2 juillet, vous, monsieur Fox, vous avez dit à plusieurs reprises que vous alliez choisir le dialogue pour faire face à nos demandes. Zedillo a dit la même chose pendant les mois qui ont précédé sa prise de pouvoir et cependant, deux mois après, il a ordonné une grande offensive militaire contre nous.

Vous comprendrez que la méfiance envers tout ce qui concerne le gouvernement, indépendamment de la couleur politique, marque déjà de façon indélébile notre pensée et notre démarche.

Si à notre méfiance compréhensible face à la parole du pouvoir, nous ajoutons le cumul de contradictions et de frivolités que vous-même et ceux qui vous accompagnent avez déployées sans aucun ménagement, il est donc aussi de mon devoir de vous signaler qu’avec les zapatistes (et je crois pas seulement avec les zapatistes) vous partez de zéro en matière de crédibilité et de confiance.

Nous ne pouvons pas faire confiance à celui qui a manifesté superficialité et ignorance lorsqu’il a indiqué que les revendications indigènes se résolvent avec « un ânon, une télé et une boutique ».

Nous ne pouvons pas donner de crédit à qui prétend « oublier », (c’est cela « amnistier ») les centaines des crimes commis par les paramilitaires et leurs patrons en leur accordant l’impunité.

Il ne nous inspire pas confiance celui qui, avec la courte vue d’une logique d’entreprise, a pour plan gouvernemental de convertir les indigènes en mini-micro-entrepreneurs ou en employés du patron de cette période de six ans. En fin de compte, ce plan n’est rien d’autre que la tentative de continuer avec l’ethnocide qui, sous différentes modalités, fait avancer le néolibéralisme au Mexique.

C’est pourquoi il est bon que vous sachiez que rien de tout cela ne peut prospérer sur les terres zapatistes. Votre programme : « faire disparaître un indigène à la Marcos et en faire un entrepreneur » ne sera pas permis sur nos terres. Ici, et sous beaucoup d’autres cieux mexicains, être indigène n’a pas seulement à voir avec le sang et l’origine, mas aussi avec une vision de la vie, la mort, la culture, la terre, l’histoire, l’avenir.

Ceux qui ont essayé de nous détruire par les armes ont échoué. De même échoueront ceux qui tenteront de nous éliminer en nous convertissant en « entrepreneurs ».

Remarquez que je vous ai signalé qu’avec les zapatistes vous partez de zéro en matière de crédibilité et de confiance. C’est-à-dire que vous n’avez à surmonter (pas encore) rien de négatif (parce qu’il est juste de signaler que vous ne nous avez pas attaqués). Vous pouvez donc donner raison à ceux qui font le pari que votre gouvernement répétera le cauchemar du PRI pour tous les Mexicains, particulièrement pour les zapatistes. Ou bien, vous pouvez, en partant de ce point zéro, commencer à construire dans les faits ce dont tout gouvernement a besoin pour faire son travail : la crédibilité et la confiance. La démilitarisation que vous avez continuellement annoncée (quoique ce fut en variant entre le « retrait total », le « repositionnement », ou le « réaménagement », qui ne sont pas la même chose, ce que vous, vos soldats et nous savons bien) est un début, non pas suffisant, mais nécessaire.

Non seulement au Chiapas, mais surtout au Chiapas, vous pouvez donner raison à ceux qui désirent votre échec, ou à ceux qui vous accordent le bénéfice du doute ou, d’emblée, font de vous le dépositaire de ce qu’ils appellent « espérance ».

Monsieur Fox, à la différence de votre prédécesseur Zedillo (qui est arrivé au pouvoir par la voie du crime [1] et avec l’appui de ce monstre de corruption qu’est le système de parti d’État), vous arrivez à la tête de l’exécutif fédéral grâce au rejet que le PRI [Parti révolutionnaire institutionnel] a cultivé avec soin parmi la population. Vous le savez bien, monsieur Fox, vous avez gagné l’élection mais ce n’est pas vous qui avez mis en déroute le PRI. Ce sont les citoyens qui l’ont fait. Et pas seulement ceux qui votèrent contre le parti d’État, mais aussi les générations antérieures et actuelles qui, d’une façon ou d’une autre, ont résisté et combattu la culture de l’autoritarisme, de l’impunité et du crime que les gouvernements du PRI ont construit tout au long de 71 années.

Bien qu’il y ait une différence radicale dans la façon dont vous êtes arrivé au pouvoir, votre projet politique, social et économique est le même que celui que nous avons subi ces six dernières années.

Un projet pour le pays qui signifie la destruction du Mexique comme nation et la transformation de ses départements en boutiques, quelque chose comme un immense bazar qui vend des êtres humains et des ressources naturelles aux prix dictés par le marché mondial. Les projets voilés de privatisation de l’industrie électrique, du pétrole et de l’éducation, et la TVA que vous prétendez imposer aux médicaments et aux aliments, sont à peine une petite partie du grand plan de « restructuration » que font les néolibéraux pour les Mexicains.

Et non pas seulement cela. Avec vous nous voyons le retour de positions moralisantes marquées du sceau de l’intolérance et de l’autoritarisme. Ce n’est pas pour rien qu’avec les résultats du 2 juillet, la droite confessionnelle a lancé une offensive de persécution et destruction. Les femmes (violées ou non), les jeunes, les artistes plasticiens et dramaturges, les homosexuels et les lesbiennes en ont souffert. Avec les pensionnés et les retraités, les handicapés, les indigènes, et les quelque 70 millions de Mexicains pauvres, ces groupes sont appelés les « minorités ». Dans « votre » Mexique, monsieur Fox, ces « minorités » n’ont pas de place.

Nous nous opposons à ce Mexique et nous le ferons de façon radicale.

Il peut vous préoccuper ou non le fait qu’un groupe de Mexicains, de surcroît majoritairement indigènes, ne soit pas d’accord avec les plans mercantiles et la belliqueux de la droite. Mais vous ne devez pas oublier que si le PRI a perdu le pouvoir c’est parce que la majorité des Mexicains se sont rebellés et ont réussi à le chasser.

Cette rébellion n’est pas finie.

Vous et votre équipe, depuis le 2 juillet jusqu’à ce jour, vous n’avez fait qu’insister pour que les citoyens reviennent au conformisme et à l’immobilité. Mais il n’en sera pas ainsi, votre projet néolibéral affrontera la résistance de millions.

Des membres de votre cabinet et autres proches disent que l’EZLN [Armée zapatiste de libération nationale] doit comprendre que le pays a changé, qu’ils n’ont pas d’autre remède (les zapatistes) qu’à accepter, se rendre, enlever leur passe-montagnes et solliciter un crédit pour créer une petite boutique, s’acheter la télé et payer à crédit une petite voiture.

Ils se trompent. Certes, nous luttons pour le changement, mais pour nous « changement » signifie « démocratie, liberté et justice ». La déroute du PRI était une condition nécessaire pour que le pays change, mais non suffisante. Beaucoup de choses manquent, vous et le peu d’hommes politiques qu’il y a dans votre cabinet le savent. Beaucoup de choses manquent et, ce qui est le plus important, des millions de Mexicains et de Mexicaines le savent déjà.

Il manque, par exemple, les indigènes. Il manque la reconnaissance constitutionnelle de leurs droits et de leur culture qui, croyez-moi, n’a rien à voir avec les offres de promotion d’entrepreneurs. Il manque la démilitarisation et la déparamilitarisation des communautés indigènes. Il manque la libération des prisonniers de conscience. Il manque le retour des disparus politiques. Il manque la reconstruction et la défense de la sécurité nationale. Il manque un programme économique qui satisfasse les besoins des plus pauvres. Il manque que les citoyens le soient à temps plein. Il manque que le gouvernement rende des comptes. Mais il manque aussi la paix.

Monsieur Fox, pendant plus de six ans, votre prédécesseur, Zedillo, a feint une volonté de dialogue et il nous a fait la guerre, il a choisi l’affrontement et il a perdu. Aujourd’hui vous avez la possibilité de choisir.

Si vous choisissez la voie d’un dialogue sincère, sérieux et respectueux, démontrez simplement par les faits votre disposition. Soyez sûr que vous recevrez une réponse positive des zapatistes. Ainsi le dialogue pourra recommencer et, rapidement, débutera la construction d’une paix véritable.

Dans le communiqué public ci-joint [2], l’EZLN fait savoir qu’il demande une série de signaux minima de la part de l’exécutif fédéral. Si ceux-ci étaient donnés, tout serait prêt pour revenir au dialogue.

Ce qui est en jeu ne sera pas de savoir si nous nous opposons à ce que vous représentez et signifiez pour notre pays. Il n’y a pas de doute : nous sommes opposés. Ce qui sera en jeu est de savoir si cette opposition passera par des canaux civils et pacifiques ou si nous devrons continuer à porter les armes et nous couvrir le visage jusqu’à l’obtention de ce que nous cherchons, qui n’est rien d’autre, monsieur Fox, que la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains.

Voilà. Salut, et pourvu qu’il soit vrai qu’au Mexique et au Chiapas une aube nouvelle se lèvera.

Depuis les montagnes du sud-est mexicain.

Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2430.

- Traduction Dial.

- Source (espagnol) : sous-commandant Marcos, décembre 2000.

 

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[1Allusion, sans doute, à l’assassinat de Luis Donaldo Colosio le 23 mars 1994, qui était le candidat officiel du PRI et que Zedillo remplacera (NdT).

[2Allusion, sans doute, à l’assassinat de Luis Donaldo Colosio le 23 mars 1994, qui était le candidat officiel du PRI et que Zedillo remplacera (NdT).

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