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DIAL 2434

BRÉSIL - Adieu au siècle et au millénaire

Frei Betto

lundi 1er janvier 2001, mis en ligne par Dial

Dans la nuit du 31 décembre 2000 au 1er janvier 2001, nous allons, cette fois-ci réellement, changer de siècle et de millénaire. Et non pas la duperie que les entreprises de tourisme ont tenté de nous faire avaler l’année passée, au point que beaucoup de gens ont solennellement ritualisé un « réveillon » [1] qui n’était que le passage de l’avant-dernière à la dernière année du XXe siècle et du deuxième millénaire.

Donc, dans peu de temps, nous serons aussi vieux que nos ancêtres qui, nostalgiques, se souvenaient du XIXe siècle. « Le siècle passé... », dirons-nous avec un petit air de sagesse, comme si le mieux dans la vie était l’art de se souvenir. Et il l’est peut-être ; surtout dans cette culture néolibérale qui interdit le rêve et refoule la liberté ; dans laquelle on peut choisir entre diverses marques de bière et de modèles de voiture, mais pas question de regarder vers l’avenir et de prétendre construire un modèle alternatif de société.

Comme dit Paul Ricœur, « les jeunes se souviennent, mais ils n’ont pas de mémoire. Les vieux ont de la mémoire, mais ils ne se souviennent pas. » Nous, d’ici peu, nous aurons la mémoire du XXe siècle et du deuxième millénaire, mais peut-être certains souvenirs ne seront plus très nets. Dans quelques jours, nous aurons laissé derrière nous le siècle des avancées technologiques et scientifiques, sans précédent dans toute l’histoire de l’humanité. Nous raconterons aux enfants du nouveau millénaire que, au siècle dernier, l’être humain a créé tout cela grâce au génie de Santos-Dumont. Mais nous ne dirons pas, à cause de notre complexe d’infériorité bien brésilien, que nous avons passé sous silence le centenaire de l’exploit pionnier du 14-Bis [2], qui a volé 100 mètres à Paris en septembre 1900.

Nous sommes en train de sortir du siècle qui a inversé la relation entre l’être humain et la Terre. Auparavant, la planète nous recouvrait, comme la dentelle protège le bébé dans son berceau. Maintenant, exilés de l’atmosphère, nous savons que la Terre est un point bleu dans le ciel. L’imprévisible nous fait peur. Sans repères dans ce vaste univers, nous centrons le désir sur les objets à portée de main. Ce qui est propre à un être qui a été capable de marcher sur la lune et qui n’a pourtant pas réussi, jusqu’à présent, à pénétrer dans le mystérieux refuge de toutes les valeurs et significations : le cœur humain. Qui sait, peut-être une tâche à réaliser au siècle prochain.

Grâce à la télévision, notre vision s’est amplifiée, ouverte à tous les événements, et nos oreilles ont écouté tous les bruits et toutes les mélodies, même celles qui détruisent le langage musical. Sauf la douleur des pauvres, qui gémissent muets sur les photos de Sebastião Salgado.

Bientôt, nous ne serons plus les contemporains du siècle dans lequel les calculs d’Einstein ont courbé la géométrie de l’espace, et où ceux de Max Planck et de Niels Bohr ont dévoilé l’intimité atomique, nous révélant ainsi l’imprévisibilité du monde quantique lilliputien où la liberté est aussi surprenante tant parmi les hommes que parmi les femmes.

Nous nous souviendrons que le Titanic a coulé, sans que l’orchestre perde son calme, prophétie nautique de deux grandes guerres, où des millions de personnes ont perdu la vie, animées par le patriotisme qui, en dehors du champ de bataille, n’était qu’un commerce entre les puissants de la Terre. L’utopie de l’égalité est sortie du champ des rêves et des analyses théoriques pour prendre corps avec fureur dans la révolution d’octobre et dans le socialisme. Ensuite, la guerre a divisé le monde, la Chine a fait un grand bond en avant, la Corée s’est divisée, le Viêt-nam a répété l’exploit biblique de David terrassant le géant Goliath.

Le socialisme, à la rigueur, a répondu à la faim de pain sans satisfaire la faim de beauté. Réfugié dans une justice divorcée de la liberté, il s’est effondré comme un château de cartes. Seulement Cuba reste debout car la poésie y résonne dans la résistance à l’empire, Martí y revit dans la Guantanamera [3], espérance du partage du pain, de la santé et de l’éducation entre 11 millions d’habitants et malgré la vague touristique revêtue de prostitution, de drogues et de contrebande.

L’héritage du XXe siècle

Le XXe siècle fut un enfant qui a jeté par terre la mappemonde et reconstitué ses pièces en différents dessins. Il a créé l’ONU [Organisation des Nations unies] mais pas la paix désirée ; la FAO [Organisation pour l’alimentation et l’agriculture] mais pas l’éradication de la faim ; l’UNICEF [Fonds des Nations unies pour l’enfance] mais pas la fin de l’analphabétisme. Un siècle qui a donné aux êtres humains le pouvoir de remodeler leur propre corps sans leur donner le pouvoir de faire la même chose avec leur âme. Il a apporté la liberté sexuelle et, en son ventre, le sida, la peste qui a introduit la mort dans le plaisir de la source de vie. Les corps se sont dénudés et Freud s’est immiscé dans les grottes et les cavernes de l’esprit, là où se cachent nos fantasmes les plus redoutés et où les désirs se livrent à une danse érotique hallucinée, tâtonnant dans l’obscurité pour chercher la lumière qui conduirait à l’absolu.

Nous disons adieu au siècle de Charlie Chaplin et de Rodolfo Valentino, Picasso et Portinari, Marilyn Monroe et Maria Callas, Caruso et Francisco Alves, Joyce et Guimarães Rosa, les Beatles et Chico Mendes, en délivrant l’art de ses formalités académiques, liberté proclamée sur les toiles polychromes de Van Gogh.

L’aspirine et la vitamine C, le téléphone et le stylo bic, le jean et le fax, le micro-ondes et l’ordinateur, l’ascenseur et l’escalier mécanique sont apparus pour notre bien-être, alors que nous n’avons pas encore guéri la dépression et l’exclusion, la mélancolie et le préjugé, l’injure et l’oppression. Nous laissons en héritage un arsenal de guerre capable de détruire Gaïa trente-six fois, sans la contrepartie d’une génération unique délivrée de l’inégalité sociale.

Adieu, XXe siècle qui m’a donné la vie et la joie de conspirer en faveur du bien, de la foi chrétienne et de l’expérience de Dieu-aimé, dont je rêve de voir l’esprit transformé.

Adieu, deuxième millénaire qui a tourné la page de la période médiévale, théocentrique, vers la période moderne, anthropocentrique, passant de l’agricole à l’industriel et qui, maintenant, nous introduit dans le post-moderne et le post-industriel qui, heureusement, sont encore pré-humains si l’on considère que trois milliards de personnes au moins n’ont pas encore obtenu leurs droits animaux, comme celui d’élever leur progéniture, ou celui de manger, ou celui de s’abriter des intempéries.

Bienvenue, XXIe siècle et troisième millénaire !

Buvons le vin enivrant des utopies, de la justice comme notre pain de chaque jour, de la liberté qui se répand depuis les profondeurs de l’Esprit, de la paix comme fruit de l’amour. Et, si Dieu vient, qu’Il vienne aimé.

Frei Betto, São Paulo

Journaliste et écrivain brésilien


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 2434.
- Traduction Dial.
- Source (portugais) : América Latina en Movimiento/ALAI, décembre 2000.
 
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[1En français dans le texte (NdT).

[2Le 12 novembre 1906, Santos-Dumont gagne le prix de l’Aéro-club français pour « le 1er vol officiellement contrôlé dépassant 100 m ». Il parcourt 220 m à Bagatelle à bord du biplan 14-Bis « La demoiselle » (NdT).

[3Le 12 novembre 1906, Santos-Dumont gagne le prix de l’Aéro-club français pour « le 1er vol officiellement contrôlé dépassant 100 m ». Il parcourt 220 m à Bagatelle à bord du biplan 14-Bis « La demoiselle » (NdT).

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