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Le Forum social mondial : objet politique non identifié

Christophe Courtin

lundi 22 janvier 2007, mis en ligne par colaborador@s extern@s

Depuis la première année du XXIe
siècle, Porto Alegre est devenue la
capitale et le symbole de l’altermondialisme. Tout à la fois, phénomène
sociétal, dynamique collective, convergence de mouvements sociaux, pôle de
contestation, foire annuelle, esquisse
d’un mouvement social mondial, mouvance alternative, entre Woodstock
social et grande messe des sociétés
civiles mondiales, le Forum social
mondial échappe aux analyses classiques. Dès sa première édition en
2001, on a annoncé son essoufflement
dans un antilibéralisme frustre mais à
chaque réédition les observateurs
attentifs s’étonnent de sa capacité à se
renouveler. Cette année encore, les
événements « polycentrés » de Caracas
de Bamako et de Karachi infirment le
déclin attendu. D’où vient alors cette
vitalité ?

Le Forum social mondial : Barnum antilibéral ou contre-pouvoir antisystémique ?

En 2000, huit associations brésiliennes ont décidé d’inviter à Porto
Alegre en janvier 2001 leurs consoeurs
du monde entier pour réfléchir
ensemble à un autre monde possible.
Ce groupe de personnes a su saisir
l’instant et trouver le moyen de partager avec les citoyens de la planète
leurs interrogations sur l’avenir du
monde, construites à partir de leurs
pratiques, de leur pensée et pour certains à partir de leur spiritualité chrétienne. Leurs questions, posées en
exact contrepoint au forum économique
de Davos, sont simples dans leur
énoncé mais appellent des réponses
redoutablement complexes : comment
remettre la personne humaine au coeur
du développement économique ? Comment la considérer comme une fin et
non comme un moyen au service des
plus habiles ? Comment résoudre
démocratiquement la lancinante question de l’amenuisement des ressources
énergétiques fossiles ? Comment préserver la diversité culturelle dans un
monde de plus en plus ouvert ? Comment sauvegarder la biodiversité face
à un développement économique qui
lamine la variété ? Comment faire face
au dérèglement climatique ?

Quelle est la composition de ce nouvel acteur politique qu’est la famille
altermondialiste qui réunit maintenant
plus de 100 000 participants à chaque
édition ? Par facilité journalistique ou
par paresse intellectuelle de la part de
beaucoup d’observateurs, particulièrement en France, on réduit souvent la
mouvance altermondialiste au rassemblement éclectique d’anticapitalistes
traditionnels à la mode marxiste, léniniste ou maoïste, des trotskistes, des
intellectuels organiques d’une « société
civile mondiale d’en haut », des procastristes désormais adeptes de Chavez, des écologistes radicaux promouvant la décroissance, des souverainistes nostalgiques de l’État-nation ou
des culturalistes identitaires, sans
compter tous les porte-voix autoproclamés des victimes du désordre planétaire. Toute cette agitation baroque
et colorée, issue des luttes antilibérales
antérieures, possède une véritable
expérience de l’activisme politique.
Ces petits groupes politiques issus de
la gauche et l’extrême gauche anticapitaliste traditionnelle sont probablement les plus bruyants au sein de la
grande famille altermondialiste mais,
s’ils participent au débat, ils sont minoritaires. Ils alimentent encore le discours altermondialiste mais ne parviennent pas à structurer la mouvance.
Ils font toujours partie du décor avec
leur vulgate anticapitaliste mais ils
appartiennent au passé comme des
monuments régulièrement fleuris, des
lieux de mémoire. Les prêches de ceux
qui voudraient encore jouer l’avantgarde éclairée antilibérale, Jacques
Nikonoff, Bernard Cassen, Ignacio
Ramonet, Samir Amin ou le Chanoine
Houtard pour n’en citer que quelquesuns, ne parviennent pas à entraîner –
et il s’en faut de beaucoup – l’ensemble
des acteurs qui s’identifient à l’altermondialisme.

La proposition fondatrice des initiateurs brésiliens du processus du FSM
en 2001 a pour origine une double
intuition. Tout d’abord celle d’avoir
senti qu’un peu partout dans le monde,
des ONG, des syndicats, des plates-
formes, des réseaux sociaux, des organisations de la société civile, des mouvements sociaux ou des associations de
droits humains, avaient compris que la
mondialisation néolibérale devenait
plus un problème qu’une solution au
développement de l’humanité. Cette
compréhension de la nature profonde
de ce nouveau phénomène planétaire
ne passait plus uniquement par les
analyses classiques de la critique du
capitalisme mais d’abord par la perception criante de la marginalisation
croissante d’une partie considérable de
l’humanité, du déni des droits fondamentaux, de l’aspiration croissante à
des formes d’organisation démocratique et au respect des droits individuels et collectifs. La seconde intuition
tient à la culture politique brésilienne.
Au cours des dures luttes sociales et
politiques des années 1970, les militants brésiliens avaient expérimenté
une nouvelle forme d’activisme politique qui supposait que les processus
politiques de libération passaient par
des convergences à géométrie variable
autour des droits fondamentaux (la
terre, l’eau, la culture indigène, les
minimums sociaux, le suffrage universel pour la présidentielle) plutôt que
par des plates-formes politiques
contraignantes qui se font toujours sur
le plus petit dénominateur commun.
Ces convergences exigeaient de mener
conjointement un dialogue constant
entre les acteurs impliqués et un élargissement de la base politique par l’intégration de nouveaux acteurs au processus, plutôt que de vouloir la
construction d’une structure politique
dans une organisation hiérarchisée. En
clair, la recherche volontariste de nouvelles alliances larges avec des acteurs
sociaux divers était préférée à une
structuration unifiée dans un mouvement, un effet de volontés collectives
et démocratiques à un activisme d’appareil, l’horizontalité à la verticalité.
C’est ainsi qu’autour du Parti des travailleurs de Lula, se sont agrégés, sans
l’intégrer, des sociaux libéraux, des
catholiques formés à l’école de la théologie de la libération et des trotskistes.

De l’aveu même de certains initiateurs brésiliens, la dynamique qu’ils
ont enclenchée [1] dépasse leurs espérances : au-delà des acteurs antilibéraux traditionnels, dont certains ont
retrouvé une nouvelle vitalité dans la
dynamique de Porto Alegre, la famille
altermondialiste rassemble des syndicats réformistes, des mouvements
d’éducation populaire, les grandes
associations de défense des droits de
l’homme, les mouvances féministes, les
homosexuels, des associations d’intouchables indiens, des « sans » : sans
terre, sans droit, sans logement, regroupés dans le réseau No Vox, des clowns
activistes, des organisations de commerce équitable, des musulmans, des
chrétiens, des juifs, des organisations
des peuples indigènes, des plates-
formes paysannes africaines et latinoaméricaines, des environnementalistes,
des associations de droit au logement
ou de consommateurs, des organisations de solidarité internationale du
monde entier, confessionnelles ou non.
Le point commun de tous ces acteurs,
le fondement de leurs revendications,
est la lutte non violente pour l’accès
aux droits humains (politiques, civils,
économiques, sociaux et culturels), inscrits dans la déclaration universelle
des droits de l’homme de 1948 et développés par la suite dans les grands
textes internationaux qui consacrent
ces droits sans pour autant les faire
entrer dans le droit positif des États.
Toutes ces organisations revendiquent
le droit de comprendre et de participer
à l’organisation du réel à l’échelle du
monde, en un mot la démocratie. Il ne
s’agit plus de renverser la société mais
d’en reprendre le contrôle démocratique. Il y a un peu de romantisme
révolutionnaire dans tout cela mais
aussi et surtout le désir d’un nouvel
agir démocratique.

Des cultures politiques nouvelles sur des pratiques anciennes

Le maintien improbable depuis six
ans de l’intuition « horizontaliste » des
Brésiliens tient à deux raisons. D’une
part, l’existence d’une charte rédigée
par le noyau dur des Brésiliens qui ont
anticipé dès 2001 les risques d’institutionnalisation de la dynamique et de
notabilisation des leaders altermondialistes et, d’autre part, l’application
à un niveau international de cette
culture politique brésilienne qui passe
par la recherche permanente de
convergences entre les mouvements
sociaux et l’élargissement du processus à de nouveaux acteurs sur tous les
continents où les effets de la mondialisation prennent des formes variées en
fonction des contextes culturels et
sociaux.

La charte du FSM a été rédigée en
2001 peu après la première édition de
Porto Alegre, par les initiateurs brésiliens du FSM qui avaient senti que la
récupération était le principal danger
qui guettait la dynamique. La charte
est courte, 14 articles, moins de 800
mots. Elle dénonce la violence comme
moyen politique, elle refuse aux mouvements armés la possibilité de participer à la dynamique, elle demande
aux partis politiques classiques de rester en dehors des débats sauf s’ils y
sont invités, et surtout elle interdit à
quiconque, individus, ou associations,
de parler au nom du FSM et de s’ériger
en porte-voix officiel des sociétés
civiles réunies en forum. En 2005, au
nom du FSM et en contrepoint du
consensus de Washington, quelques
intellectuels activistes, autour de Bernard Cassen et de Samir Amin, ont
tenté de lancer le consensus de Porto
Alegre, ils n’ont pas été relayés. Cette
année, les mêmes ont récidivé et ont tenté de lancer au nom du FSM, cinquante ans après la conférence de Bandung, l’appel de Bamako. Jusqu’à présent, l’existence de la charte a réussi à
empêcher ces tentatives de se mettre à
la tête de la contestation des peuples.
Gageons qu’en janvier prochain au FSM
7, à Nairobi, les mêmes intellectuels
nostalgiques de leur rôle passé recommenceront et essaieront probablement
de reprendre la main par un coup
médiatique autour du cinquantenaire
du panafricanisme.

Mais la charte proclame d’abord la
liberté d’opinion, le droit à l’expérimentation sociale, la force de la
concertation, de l’échange des idées et
du dialogue. Elle pousse à la mise en
réseau, à la création d’alliances et à la
mobilisation des intelligences, des
résistances et des expertises citoyennes. En janvier dernier, à
Bamako, les échanges entre les refoulés de Melilla, des associations
maliennes, espagnoles, françaises et
italiennes de défense des droits de
l’homme ont permis de jeter les bases
d’un réseau international des migrations. En mars, à Karachi, les réseaux
d’intouchables Indiens ont lancé une
plate-forme sous-continentale qui prévoit de s’étendre à toutes les associations mondiales qui luttent contre les
discriminations liées à la naissance :
les esclaves en Mauritanie, certaines
tribus indigènes en Amérique latine,
les Roms et Gitans en Europe. À Caracas, des plates-formes paysannes paraguayennes et la Pastorale de la Terre
du Brésil ont travaillé avec des associations européennes pour mener une
campagne en Europe dénonçant le
modèle agro-exportateur de soja qui
développe l’élevage européen au détriment de l’agriculture familiale et de la
forêt amazonienne. Le sommet Europe-
Amérique latine de Vienne en mai dernier résonne encore des interpellations
de ces militants associatifs. En janvier
prochain, à Nairobi, des ONG de tout le
continent africain qui se mobilisent
contre les effets destructeurs (environnementaux et sociaux) des industries
extractives (pétrole, or, diamants,
métaux rares) se réuniront, tireront le
bilan de leurs mobilisations et réfléchiront ensemble à de nouveaux modes
d’action légaux. En l’espace de cinq
ans, la charte est devenue à la fois le
vade-mecum des sociétés civiles mondiales, leur ciment existentiel et leur
étendard démocratique. Le FSM ne
résume pas l’énergie de cette large
mouvance altermondialiste qui s’exprime à de nombreuses autres occasions, comme lors des grandes manifestations autour des réunions de l’OMC
à Seattle, Cancun ou Hong Kong, et des
sommets du G8, mais il est un moment
privilégié où les acteurs engagés prennent le temps de débattre, d’échanger
et de construire des alliances. Certains
mouvements d’extrême gauche qui
n’ont pas renoncé à la lutte armée,
comme les naxalistes en Inde ou les
maoïstes du Népal, ne voient dans le
processus qu’une nouvelle forme de
trahison sociale. La Chine, les pays de
l’ex-Union soviétique, sont encore les
grands absents des débats animés qui
agitent la famille altermondialiste. Si
quelques associations activistes nordaméricaines participent au débat, il est
clair que l’intégration dans le processus des grandes associations américaines de défense des droits civiques
et politiques qui luttent pied à pied
contre le régime du président Bush,
n’est pas terminée. Cela est en particulier lié au pragmatisme anglo-saxon
qui privilégie les actions efficientes
(lobby) au processus de long terme de
dynamiques sociales. Le FSM 2008
devrait revenir sur le continent américain. Au sein du conseil international
du FSM [2] certains acteurs proposent
Tijuana au Mexique, à la frontière avec
les États-Unis, l’année de l’élection
présidentielle. Comme par un effet
gyroscopique, tant que le processus du
FSM sera alimenté par les élargissements géographique et politique, il
tiendra debout et conservera ses capacités de mobilisation et de propositions
d’alternatives. À défaut de cette alimentation, la dynamique s’affaiblira et
évoluera vers une structuration politique classique. Elle gagnera peut-être
en lisibilité mais perdra sa vitalité et
sa capacité d’être porteuse d’espoir
pour les sociétés civiles.

Faut-il pour autant chercher un
débouché politique unique à ce nouvel
objet politique qu’est le Forum social
mondial ? Certainement pas. Tous, bon
gré mal gré, nous sommes pris dans un
système mondialisé : les individus, les
peuples, les gouvernements, les économies. Entre le modèle libéral conservateur et le modèle néokeynésien des
sociaux libéraux, la mouvance altermondialiste doit faire entendre sa voix
en montrant à ces derniers que les
modes de régulation collectifs ne pas-
sent plus uniquement par l’État mais
aussi par l’économie sociale, les budgets participatifs, la décentralisation,
les constructions politiques supranationales, le renforcement démocratique des institutions internationales, régionales ou mondiales. En revanche,
la nouveauté radicale de la proposition
altermondialiste est de démontrer que
le système actuel dominant, l’ajustement au marché mondial par le marché
des capitaux, n’est pas indépassable.
Cette démonstration passe par la
convergence des acteurs sociaux des
sociétés civiles autour de la revendication de l’accès aux droits fondamentaux et universels, une convergence de
volontés.


Christophe Courtin. Directeur des programmes du CCFD.

Texte soumis par l’auteur.

Les opinions exprimées dans les articles et les commentaires sont de la seule responsabilité de leurs auteur-e-s. Elles ne reflètent pas nécessairement celles des rédactions de Dial ou Alterinfos. Tout commentaire injurieux ou insultant sera supprimé sans préavis. AlterInfos est un média pluriel, avec une sensibilité de gauche. Il cherche à se faire l’écho de projets et de luttes émancipatrices. Les commentaires dont la perspective semble aller dans le sens contraire de cet objectif ne seront pas publiés ici, mais ils trouveront sûrement un autre espace pour le faire sur la toile.


[110 000 participants à Porto Alegre au Brésil en 2001, 20 000 en 2002, 35 000 en 2003 et 50 000 en 2005. À Mumbaï en Inde en 2004, 100 000 participants. Les trois événements « polycentrés » de 2006 : Bamako, Caracas et Karachi ont rassemblé 120 000 participants.

[2Le Conseil international du FSM : instance
de débat qui fonctionne sur le principe du
consensus. Il réunit 3 fois par an une cinquantaine de réseaux associatifs mondiaux et donne
les grandes orientations (agenda, thématiques).
En France, Attac et le CRID sont membres du
Conseil. Le CRID regroupe les grandes organisations de solidarité internationale françaises
comme : le Secours populaire, Frères des
hommes, Terre des hommes, le Secours catholique, le Comité catholique contre la faim et pour
le développement (CCFD), Ipam, Cedetim, le
Secours islamique, la Ligue des droits de
l’homme, etc.

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