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DIAL 3475

PÉROU - Gustavo Gutiérrez, père de la théologie de la libération

Frei Betto

mercredi 28 novembre 2018, mis en ligne par Dial

Le théologien Gustavo Gutiérrez a fêté son 90e anniversaire le 6 juin 2018. En guise d’hommage, DIAL lui consacre deux textes. Le premier est rédigé par le théologien espagnol Juan José Tamayo (14 et 21 juin 2018), après l’avoir rencontré à Lima début juin. Le second, ci-dessous, est du dominicain brésilien Frei Betto (6 juillet 2018).


Gustavo Gutiérrez a fêté ses 90 ans le 8 juin dernier. Sur les cinq continents ont proliféré livres, thèses, articles et critiques sur son œuvre, et sur celle d’autres théologiens comme Leonardo Boff, Hugo Assmann, João Batista Libânio, Juan Luis Segundo, José Míguez Bonino, Elsa Támez, Jon Sobrino et de nombreux autres, associés aux principes et à la méthode de la théologie de la libération.

La théologie de la libération occupe une position de premier ordre dans la théologie actuelle. Grâce aux « Instructions » (1984) du cardinal Ratzinger, elle est devenue un sujet intéressant même pour l’Académie des Sciences de l’Union soviétique, comme je l’ai constaté en visitant ce pays avec un groupe de théologiens brésiliens en juin 1987.

Les deux « Instructions » émises par la Congrégation pour la doctrine de la foi, et les procédures à l’encontre du livre Église, Charisme et Pouvoir et de son auteur, Leonardo Boff, ont porté le débat au sein des murs sacrés des institutions ecclésiastiques, et lui ont donné une grande importance dans les médias, les universités et les mouvements politiques.

Les ouvrages des théologiens soulèvent plus d’intérêt que la personnalité de leurs auteurs. Ce biais épistémologique présente un avantage : pourvu que le travail soit rigoureux, selon les critères du champ spécifique, il n’est pas nécessaire de s’en prendre à son auteur, cantonné dans le domaine privé qu’il s’est constitué. Pourtant, le divorce entre l’auteur et l’œuvre n’a pas toujours été un pur caprice de la raison moderne. Il a parfois servi d’instrument idéologique – dans le sens premier où Marx utilisait le terme « idéologie » précisément pour désigner la contradiction entre l’auteur et l’œuvre. On peut songer à l’impact récent des révélations au sujet de la collaboration de Heidegger avec le régime nazi.

Dans le cas d’auteurs décédés, les biographies sont toujours très précieuses pour ceux qui recherchent une meilleure compréhension du texte, dans son contexte. Qui peut lire aujourd’hui Althusser avec la même attention que ses travaux soulevaient avant le 15 novembre 1980, lorsque le philosophe marxiste étrangla son épouse ? En sens inverse, la mort de Dietrich Bonhoeffer, dans un camp de concentration nazi, a donné à ses ouvrages un caractère nouveau, de même que l’assassinat de l’archevêque Oscar Romero a favorisé une large diffusion de ses sermons.

Bien que la cible principale reste toujours les ouvrages qu’ils publient, la personne des théologiens de la libération a toujours suscité une polémique considérable. De toutes façons, nous sommes accoutumés à vivre en situations de conflit, qu’il s’agisse des occupations de terres qui ont conduit Leonardo et Clodovis Boff en prison à Pétropolis, le 4 mars 1988, ou les censures et sanctions imposées par ceux qui gouvernent nos Églises.

Un certain malaise se fait sentir dans quelques milieux théologiques des pays du Nord précisément par un caractère nouveau de la théologie de la libération : chez elle, le discours théologique ne peut pas être séparé de l’engagement pastoral. Le théologien de la libération n’est pas un intellectuel en chambre, confiné dans les bibliothèques et les salles de lecture, soucieux de rigueur académique, à l’abri des conflits actuels.

Et il ne peut écrire sur la théologie de la libération sans une véritable insertion dans la réalité, parce que le point de départ de cette théologie n’est pas son esprit supposé illuminé, mais la pratique pastorale de communautés chrétiennes pauvres, impliquées dans la cause de la libération populaire.

En effet, la théologie de la libération n’existe pas sans lien avec sa source, la pratique libératrice des communautés chrétiennes opprimées du tiers monde. Gramsci nous aide à comprendre ce nouveau statut de la théologie avec son concept d’« intellectuel organique » qui définit la relation du théologien avec le mouvement populaire. Cela explique pourquoi la théologie de la libération est représentative des groupes populaires, du fait de l’appui qu’elle reçoit d’un réseau immense de communautés ecclésiales de base et d’un nombre considérable de martyrs et de confesseurs, dont la vie en Église et les prophéties sont des sources pour la pensée et l’œuvre des théologiens.

Une théologie « illégitime »

En Amérique latine, être « un fils illégitime » n’affecte pas nécessairement la personnalité de quelqu’un. Nous sommes tous fils et filles de relations entre Espagnols ou Portugais et Amérindiens, entre blancs et noirs. Notre racisme est purement social : il se dilue à la chaleur des tropiques, où la sexualité est un pouvoir et une fête, occasion et soumission, fantaisie et transgression. Dans cette partie du monde, la famille est récente comme concept et comme réalité. Pour paraphraser Saint Thomas d’Aquin, ici la vie dépasse la pensée. La théologie elle-même appartient à un arbre généalogique de racines incertaines et de branches tordues. Interroger la théologie de la libération sur ses ancêtres légitimes, c’est comme demander à un Indien mexicain ou à un planteur de café colombien la vérité historique par-delà ses traditions familiales.

Gustavo Gutiérrez a pu, à juste titre, être considéré comme le père de la théologie de la libération, car il fut le premier à publier un livre sous ce titre, en 1971, aux éditions Sígueme, en Espagne. Mais lui-même ne nie pas l’importance, pour son travail, de la visite qu’il fit au Brésil en 1969, quand il prit contact avec nos communautés ecclésiales de base et vécut, de près, le drame de l’assassinat – encore impuni à ce jour – de l’assistant pour la jeunesse de Dom Helder Camara, le père Henrique Pereira Neto, étranglé et tué par balles par la dictature militaire brésilienne à Recife, le 26 mai 1969. C’est à lui et au romancier péruvien José Maria Arguedas que Gutiérrez dédia sa Théologie de la libération. En outre, on ne peut nier les racines européennes issues de l’humanisme intégral de Jacques Maritain, du personnalisme engagé de Mounier, de l’évolutionnisme progressiste de Teilhard de Chardin, de la dogmatique sociale de Lubac, de la théologie du laïcat de Congar, de la théologie du développement de Lebret, de la théologie de la révolution de Comblin, ou de la théologie politique de Metz.

Le Concile Vatican II a favorisé la coupure du cordon ombilical qui maintenait la théologie de l’Amérique latine dans le giron de la mère Europe. Au début de la décennie 1960, la révolution cubaine, l’échec de l’Alliance pour le Progrès, la crise du modèle de développement et l’émergence de mouvements de gauche non liés aux partis communistes traditionnels, furent quelques-uns des facteurs qui amenèrent les théologiens latino-américains à enraciner leur pensée dans le sol qu’ils foulaient. Il ne s’agissait pas de rechercher des catégories de pensée qui permettraient une réinterprétation de faits sociaux et politiques. Le moteur de la théorie était la pratique des communautés populaires chrétiennes, enracinée dans la lutte ; de même qu’elles transformaient le monde, elles modifiaient aussi le modèle de l’Église. En dernière instance le changement social et l’ecclésiogénèse sont liés.

La construction d’un projet politique alternatif ne laisse pas l’Église indemne, comme si elle était une communauté d’anges planant au-dessus des contradictions qui traversent la société. L’élément nouveau était la prise de conscience, survenue dans la vie en commun des communautés ecclésiales de base, que l’Église n’est pas seulement le pape ou les évêques, mais le peuple de Dieu en marche dans l’histoire. Et la présence de ce peuple croyant et opprimé dans les mouvements sociaux de l’Amérique latine a suscité une approche critique de la foi qui a fait naître la théologie de la libération.

Un théologien indien

Pendant la septième conférence internationale de l’Association œcuménique des théologiens du tiers monde (ASETT), à Oaxtepec, au Mexique, en décembre 1986, le théologien noir états-unien James Cone déplora que la théologie de la libération latino-américaine soit trop blanche. Étrangement, à son côté était présent Gustavo Gutiérrez, d’allure typiquement indien : peau brune, visage rond, petite taille, avec des yeux légèrement bridés, indices de son ascendance quechua. Chez lui, son père parlait la langue de l’ancien empire inca. Mais plus que la langue et l’apparence, Gutiérrez a hérité le style des Amérindiens andins. C’est ce qui surprend tous ceux qui le connaissent : il fait preuve à la fois – non sans quelques remous intérieurs – d’un esprit doté d’une intelligence rapide et rationnelle, professorale, qui s’exprime dans un langage construit comme les pièces d’un instrument de précision, et d’une sensibilité qui désarme tous les modèles de la rationalité moderne.

En lui coexistent l’intellectuel formé à Louvain – où il fut collègue de Camilo Torres et présenta une thèse sur Freud – et l’Amérindien des hauts plateaux péruviens. C ’est ce qui lui permet d’entrer dans une salle de cours sans être remarqué – comme s’il glissait sur le sol – ou de rendre visite à son ami Miguel d’Escoto sans que personne d’autre ne repère sa présence à Managua. Il semble pouvoir voyager, non seulement sur les routes accessibles aux voyageurs des villes, mais aussi sur les pistes et sentiers que seuls connaissent les habitants de la forêt. Ce don de ses ancêtres lui permet de maîtriser une nouvelle langue, un nouveau champ de connaissances, ou de traverser New York, Paris ou Bonn, comme un Amérindien se faufilant entre arbres et feuillages, observant sans être vu, rapide comme un oiseau et discret comme un lama.

Ce trait caractéristique lui a permis de travailler au projet du fameux Document de Medellín, approuvé par la Conférence épiscopale d’Amérique latine en 1968 – un texte qui allait devenir essentiel pour la pratique et la théorie de l’Église des pauvres en Amérique latine.

Un jour, Gutiérrez arriva à Rome précisément au moment où les évêques péruviens discutaient sur ses travaux avec les plus hauts dignitaires de la Curie. Qui peut affirmer que le texte final, qui lui était plus favorable que la version initiale, n’a pas été rédigé par la plume de Gutiérrez lui-même ?

Discret comme un capucin, il évolue dans le champ politique des conflits théologiques avec toute la subtilité d’un jésuite. Bien que son expression révèle parfois cette angoisse métaphysique caractéristique des personnes auxquelles la ligne étroite qui sépare la mort de la vie est familière, il n’est jamais saisi par la panique, et son intuition aigüe est capable de présenter des solutions immédiates à des problèmes compliqués, comme s’il avait médité pendant des années sur une question qui vient à peine d’apparaître. Il peut rester des heures sur un banc d’aéroport, écrivant un article ou écoutant quelqu’un, mordillant nerveusement en permanence un bâtonnet de bois avec ses dents fortes, légèrement séparées. Ses réponses sont presque toujours réjouissantes, comme s’il proposait une devinette.

Lorsqu’il donne des cours ou des conférences, il suit une ligne ferme, si soigneusement construite qu’il donne l’impression d’en faire l’ornement du texte. Ses mots d’esprit confèrent à sa parole une saveur qui lui est propre, car il est toujours capable de manifester cette rare qualité qui enchante : l’humour. Son sens de l’humour lui permet de se tenir à une certaine distance critique des faits. Il ne se laisse pas envahir par l’émotion, car il sait que rien d’humain ne mérite d’être pris exagérément au sérieux.

J’ai partagé le quotidien de Gustavo Gutiérrez à Puebla, en janvier et février 1979, pendant la Troisième Conférence épiscopale latino-américaine. À cette occasion, son nom, de même que celui d’autres théologiens de la libération, avait été exclu de la liste des assistants officiels. Il n’avait pas accès à la salle où se réunissaient les évêques, mais de nombreux prélats venaient le voir pour obtenir son aide, ce qui l’obligeait à passer des nuits entières à élaborer des brouillons et des projets.

Nous étions tous logés de façon sommaire dans deux appartements non meublés, qui souvent manquaient d’eau courante et où la lumière faisait défaut dans les salles de bains. Nous survivions avec quelque manne tombée du ciel, parce que nous n’avions pas de cuisine, et que, dans les restaurants de la ville, nous aurions été des proies faciles de la presse internationale, toujours en quête d’un théologien pour déchiffrer le langage ecclésiastique des textes, ou pour une interview exclusive qui puisse confirmer la nature rebelle ou hérétique de la théologie de la libération...

Après avoir « dribblé » pendant des jours tous les correspondants étrangers, dans la soirée du dimanche 4 février 1979, Gutiérrez accepta la proposition du Centre mexicain de communication sociale (Cencos) d’organiser une conférence de presse à l’hôtel El Portal. Dans son intervention, il souligna que la théologie de la libération n’avait pas commencé par une réflexion sur les pauvres. Les pauvres eux-mêmes, acteurs de la transformation historique, avaient été à l’origine de cette avancée théologique. L’objectif de la théologie de la libération est de donner aux pauvres le droit de penser et de s’exprimer théologiquement. Plus les journalistes le pressaient pour qu’il laisse échapper quelque chose qui puisse résonner comme une hérésie, et plus Gutiérrez se montrait fidèle aux pauvres et à l’Église. Il est un maître pour réconcilier (en conciliant) des pôles apparemment opposés, en présentant des synthèses qui nous encouragent à réinterpréter la tradition et le monde qui nous entoure.

Je me suis trouvé en diverses occasions dans son bureau à la « Tour » de Rimac, quartier pauvre de Lima. C’était vraiment l’un des bureaux les plus désordonnés que j’aie jamais vus. Éparpillés et mélangés sur le sol, il y avait des canettes de coca-cola et des livres du cardinal Ratzinger. Des carafes étaient posées sur des documents du pape, des fils électriques volants circulaient entre les papiers poussiéreux. Il n’y avait pas le moindre signe qu’un balai ait été utilisé là depuis l’arrivée de Francisco Pizzarro au Pérou.

Malgré tout, cette confusion avait pour lui une logique. Il savait exactement où trouver chaque chose. Et au milieu de ces montagnes de papiers, il dévorait les livres qu’il recevait. Quand il avait faim, il sortait manger quelque chose, s’installant aux côtés des chômeurs et des employés en situation précaire.

Gutiérrez a toujours préféré la lecture à l’écriture. Il a sa propre méthode de lecture dynamique, comme si une antenne lui indique la qualité du contenu d’une œuvre. Écrire, pour lui est un acte pénible. Et, lorsqu’il écrit, admettre que le texte est achevé est un sacrifice. Il considère toujours un texte comme provisoire, qui doit être corrigé et amélioré. C’est pour cela que presque tous ses ouvrages commencent comme ses discours polycopiés. Il est très probablement l’auteur d’œuvres réservées à un petit cercle de lecteurs, plus nombreuses que celles qui ont été publiées. En général, il signe seulement les textes polycopiés qui contiennent une excellente introduction aux idées de Marx et Engels et à leur rapport avec le christianisme.

En janvier 1985, à la veille de la visite du pape Jean-Paul II à Lima, je l’ai rencontré dans la « Tour » de Rimac, où il écrivait une série d’articles liés à cet important événement ecclésial. Pendant que nous conversions, Gutiérrez essayait de démêler un long fil de téléphone, qui paraissait plutôt une boule de laine dans les pattes d’un chat facétieux. Il a toujours les mains occupées quand il est nerveux, en tordant un élastique, ou en jouant avec un stylo à bille. Et à ce moment-là, il avait de bonnes raisons d’être tendu, car le cardinal Ratzinger avait annoncé, pour septembre, une réponse à la défense qu’avait présentée Léonardo Boff contre les critiques de Rome sur son livre Église, Charisme et Pouvoir. Noël était passé et la Curie restait encore silencieuse. La seconde « Instruction » sur la théologie de la libération, basée sur une consultation auprès des évêques d’Amérique latine, promise pour novembre ou décembre, n’était pas non plus apparue.

Peut-être avait-il été décidé que le pape ferait sur place une déclaration plus officielle sur la théologie de la libération. Rien ne pouvait être plus opportun qu’un discours pendant une visite à la terre natale du père de la théologie de la libération. Or, Gutiérrez craignait que le pape dise quelque chose qui puisse être interprété comme une condamnation à sa théologie. Ce qui serait désastreux. Malgré cela, il était prêt à quitter la « tour » qui le protégeait contre les assauts de la presse et à participer sur place à la rencontre du pape avec les prêtres et les laïcs. Une fois encore, il paraissait certain que, du fait de ses racines indiennes, comme quelqu’un capable de cheminer la nuit dans la forêt sans éveiller la nature endormie, sa présence resterait discrète comme la brume qui couvre les toits de Lima avant l’aube.

Admirateurs et inspirateurs

En route vers Cuba, les frères Leonardo et Clodovis Boff et moi-même passâmes par Lima, dans la fin d’après-midi du 4 septembre 1985. Nous rencontrâmes Gutiérrez dans la paroisse ouvrière où, avec le père Jorge, directeur de la Pastorale ouvrière de Lima, le théologien exerçait son ministère sacerdotal. Nous insistâmes pour qu’il vienne avec nous à La Havane, parce que Fidel Castro avait exprimé un grand désir de le rencontrer. Gutiérrez se montra évasif, objectant qu’à ce moment-là un groupe d’évêques péruviens menés par dom Durán Enriquez, préparait un ouvrage didactique critiquant ses écrits, ce qui signifiait qu’il devait se concentrer pour produire une sorte de défense anticipée.

Quelque temps après, Gutiérrez confirma qu’il n’était pas allé à Cuba compte tenu de la réserve formulée par le père Carlos Manuel de Céspedes, alors Secrétaire général de la Conférence épiscopale cubaine, qui avait été son condisciple à Rome. Le prêtre cubain craignait que la présence du théologien péruvien à Cuba soit exploitée politiquement.

La nuit qui suivit notre rencontre à Lima, les frères Leonardo et Clodovis Boff et moi-même rencontrâmes Fidel Castro à La Havane. Nous lui remîmes une lettre que le théologien avait écrite pour lui. En terminant sa lecture, Fidel déclara qu’il venait de lire *Théologie de la libération et se dit impressionné de sa qualité scientifique et de sa portée éthique. Il mentionna spécialement l’honnêteté avec laquelle Gutiérrez traite la question de la lutte des classes et la dimension de la pauvreté. Et il ajouta avec emphase : « Nous avons besoin de distribuer des livres comme celui-là au mouvement communiste. Notre peuple ignore tout en la matière. Pour vous il est plus exigeant d’écrire un tel livre que pour nous de produire un texte sur le marxisme. » Quelques jours plus tard, Fidel déclara, en présence de dom Pedro Casaldáliga, venu du Brésil en visite à Cuba, que « la théologie de la libération est plus importante que le marxisme pour la révolution en Amérique latine ».

Mais celui qui pense que la politique l’emporte dans la pensée de Gustavo Gutiérrez se trompe. C’est avant tout un mystique. Ses ouvrages les plus connus, Le Dieu de la Vie, Job, parler de Dieu à partir de la souffrance des innocents, et La Libération par la foi : Boire à son propre puits, sont essentiellement spirituels, cherchant à nourrir la vie de foi et la prière de chrétiens engagés dans la lutte populaire.

Pour Gutiérrez, la théologie est secondaire. L’essentiel est de faire la volonté de Dieu dans l’action libératrice. Et sa vision théologique aigüe capte la présence solidaire du Seigneur, là où il semble le plus être absent, dans la souffrance des pauvres. La souffrance imprègne la vie de Gustavo Gutiérrez lui-même, car sa santé délicate exige des soins constants. Mais il ne se plaint pas. Il préfère faire entendre son cri pour les pauvres.

J’ai passé une journée entière avec lui dans un séminaire d’été à Lima, auquel étaient venus des milliers de militants de communautés chrétiennes de base en quête d’approfondissement théologique. J’ai perçu qu’il était triste, bien qu’il ait présenté son cours avec sa vivacité habituelle. Il y avait une ombre sur ce visage qui d’habitude s’illumine, quand il est entouré de personnes simples, pauvres, attachées à l’utopie du Royaume. Nous avons parlé ensemble, et aucune parole de plainte n’est sortie de ses lèvres. C’est seulement plus tard que j’ai appris que sa mère était morte ce jour-là.

Le livre sur Job de Gustavo Gutiérrez est une autobiographie discrète. De ses pages émerge la conviction profonde que toute la théologie de la libération résulte d’un effort pour donner du sens à la souffrance humaine. Dans cette recherche du sens, le théologien sait que, comme le dit Clodovis Boff, tout est politique, mais que la politique n’est pas tout. La solidarité avec le pauvre ne s’épuise pas dans le registre de la justice ; elle nous conduit à la sphère de la gratuité, où le dépouillement spirituel ouvre le chemin vers la communion avec Dieu.

En Amérique latine la vie de foi ne peut être séparée des exigences de la politique, et, de même, le projet révolutionnaire devrait trouver dans la mystique chrétienne un modèle pour la formation d’hommes et de femmes nouveaux. En conséquence, la théologie de la libération ne peut être accusée de mépriser la dimension spirituelle que par quelqu’un qui ignore la longue liste des ouvrages nés de la méditation et de la plume de Segundo Galilea, João Batista Libânio, Elsa Támez, Carlos Mesters, Arturo Paoli, Raúl Vidales, Pablo Richard ou Leonardo Boff.

Les stigmates divins brûlent en profondeur Gustavo Gutiérrez. Et il est impossible de considérer son inspiration intellectuelle, son rôle prophétique et son âme mystique sans connaître ces trois Péruviens qui sont à la racine de son génie : José Carlos Mariátegui, César Vallejo et surtout José María Arguedas.

Du communiste Mariátegui, auteur du classique Siete Ensayos Peruanos [Sept essais péruviens], Gutiérrez a appris la technique du cannibalisme culturel nécessaire pour « latino-américaniser » tout le bagage théorique de ses années d’études à Rome, en Belgique, en France et en Allemagne. Du poète César Vallejo, auteur de Trilce, recueil de poésie aussi important pour la littérature moderne qu’Ulysse, il a repris la plainte nostalgique de la créature souffrante devant le silence du Créateur : « Mon Dieu, si vous étiez un humain en ces jours-ci, vous seriez capable d’être Dieu » (« Los Dados Eternos » [Les dons éternels]). « Je suis né un jour où Dieu était malade » (Espergesia).

Cependant, l’influence majeure fut celle du romancier José María Arguedas, dont Gutiérrez était ami et à qui celui-ci a rendu hommage dans nombre de ses écrits et discours. Il est intéressant qu’il ait choisi comme épigraphe de son ouvrage Théologie de la libération une page du livre Todas las Sangres de cet auteur quechua, précisément la page où le sacristain indien de Lahuaymarca dit au prêtre : « Votre Dieu des Messieurs est différent, il fait souffrir sans consoler... »

« Est-il possible que Dieu habite le cœur de ceux qui ont déchiré le corps de l’innocent Mestre Bellido ? Est-il possible que Dieu habite dans le corps de ceux qui tuent La Esmeralda ? Dans le corps des autorités qui ont enlevé à son propriétaire le champ de maïs où, à chaque moisson, une jeune fille venait jouer avec son tout petit enfant ? »

En novembre 1981, j’ai rencontré Gustavo Gutiérrez à Managua. Là, au milieu des discussions avec les dirigeants sandinistes, dans une tentative pour les aider à comprendre les différentes attitudes des chrétiens face à la révolution, est né ce qui plus tard allait devenir son livre sur Job. Dans celui-ci il pose la question essentielle et s’interroge lui-même : Comment pouvons-nous parler de Dieu au milieu d’une telle oppression ? Si nous voulons faire de la théologie, parler sur Dieu, dit-il, il nous faut d’abord rester en silence devant Dieu. De ce silence, empli du souci des pauvres, naît la sagesse. Et nous devons répéter avec Job, au milieu de tant de souffrances latino-américaines et dans une ardente soif d’amour : « Avant je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont contemplé ». Tout, chez Gustavo Gutiérrez, son œuvre et sa vie, converge en cette vision.

Aujourd’hui, Gutiérrez est mon confrère dans l’ordre des Dominicains.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3475.
- Traduction de Lucile et Martial Lesay pour Dial.
- Source (portugais du Brésil) : site de l’auteur, 6 juillet 2018.

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