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BRÉSIL - « Les vrais voleurs sont ceux qui m’ont condamné » : Lettre de Luís Inácio Lula da Silva

lundi 25 mars 2019, mis en ligne par Pedro Picho

Le 16 mars, du fond de sa cellule à Curitiba, l’ex-président Lula adressait une lettre à ses camarades des Comités de veille « Lula libre » et plus largement au peuple brésilien, pour clamer son innocence et dénoncer « la supercherie » de l’opération Lava Jato, alors que les médias venaient tout juste de révéler l’accord secret qui aurait été scellé entre les procureurs de Curitiba, le gouvernement états-unien et l’entreprise Petrobras. En effet, la Cour suprême brésilienne vient de bloquer le projet d’alimenter une « Fondation Lava Jato » avec les fonds provenant des « pénalités » infligées à la Petrobras par un tribunal états-unien, soit pas moins de 2 milliards et demi de réals [environ 575 millions d’euros]. Voici sa lettre [1].


Mes amies et mes amis,

tout d’abord, je tiens à remercier le peuple brésilien pour la solidarité et l’affection qu’il m’a témoigné, ainsi que les dirigeants d’autres pays, au cours d’un an, bientôt, de mon incarcération inéquitable. Je suis particulièrement reconnaissant aux camarades de la veille à Curitiba, qui me réconfortent tous les jours, aux compagnons qui constituent les comités « Lula libre » au Brésil et ailleurs, aux avocats, juristes, intellectuels et citoyens démocrates qui se sont manifestés pour ma libération.

La force qui me fait résister à cette épreuve vient de vous et de la conviction que je suis innocent. Mais je résiste surtout parce que je sais que j’ai encore une mission importante à remplir en ce moment où la démocratie, la souveraineté nationale et les droits du peuple brésilien, sont menacés par de puissants intérêts économiques et politiques, y compris des puissances étrangères.

Comme je l’ai toujours fait dans ma vie, de plus de 45 ans d’activité syndicale et politique, je considère cette mission comme un défi collectif. La lutte que je mène pour un procès équitable, et pour que mon innocence soit reconnue devant les preuves irréfutables de la défense, n’a de sens que si elle est comprise dans le cadre de la défense de la démocratie, du rétablissement de l’État de droit et du projet de développement avec inclusion sociale que le pays veut relancer.

Chaque jour qui passe, il est de plus en plus clair pour la population et pour l’opinion publique internationale que j’ai été condamné et emprisonné pour la seule raison que, en liberté et candidat, j’aurais été élu président par la grande majorité de la population. Ma candidature était la réponse du peuple face à la reddition aux puissances étrangères, à l’abandon des programmes sociaux, au chômage, au retour de la faim, et à tout le mal implanté par le coup d’État. C’est un combat que nous devons mener ensemble, au nom de tous.

Pour m’exclure des élections, ils ont monté une farce judiciaire avec la couverture des principaux médias, avec en tête la Rede Globo. Ils ont intoxiqué la population avec des heures et des heures d’informations mensongères, où la Lava Jato m’accusait et ma défense était méprisée, quand elle n’était pas tout simplement censurée. La Constitution et les lois ont été ignorées, comme s’il y avait un code pénal d’exception, uniquement pour Lula, selon lequel mes droits étaient systématiquement bafoués.

Comme si cela ne suffisait pas de m’arrêter pour des crimes que je n’ai jamais commis, il m’a été interdit de participer aux débats du processus électoral ; ma candidature a été interdite, au mépris de la loi et des recommandations de l’ONU ; on m’a interdit de donner des interviews. On m’a interdit d’aller à la veillée funèbre de mon frère aîné. Ils veulent que je disparaisse, mais ce n’est pas de moi qu’ils ont peur, mais plutôt du peuple, qui s’identifie à notre projet et a vu dans ma candidature l’espoir de retrouver le chemin d’une vie meilleure.

Il y a quelques jours, alors que je disais au revoir à mon cher petit-fils Arthur [2], je sentais tout le poids de l’injustice qui frappait ma famille. Le petit Arthur a été victime de discrimination à l’école parce qu’il était mon petit-fils et en a beaucoup souffert. Je lui ai donc promis que je ne me reposerais pas tant que mon innocence ne serait pas reconnue dans le cadre d’un procès équitable.

Sous l’émotion du moment, je me souviens d’avoir dit : « Je vais vous montrer que ce sont les vrais voleurs qui m’ont condamné. » Peu de temps après, le journaliste Luís Nassif a révélé au public l’accord illégal et secret entre les procureurs de Lava Jato, la 13e Cour fédérale de Curitiba, le gouvernement états-unien et la Petrobras, pour un montant de 2,5 milliards de réals.

Ce montant a été pris à la plus grande entreprise brésilienne par un tribunal de New York, sur la base des allégations qui lui avaient été faites par les procureurs du Brésil. Et ils se sont rendus aux États-Unis, sous couvert du procureur général de l’époque, pour affaiblir davantage une entreprise victime de la cupidité internationale. En échange de cette fortune, Lava Jato s’est engagée à livrer les secrets et les informations stratégiques de notre Petrobras à l’étranger.

Ce ne sont pas seulement des convictions, mais des faits appuyés par des preuves concrètes : documents signés, actes d’office des autorités publiques. Ces moralistes sans moralité occupent maintenant de hautes fonctions dans le gouvernement nouvellement élu, car ils ont empêché ma candidature. Mais celui qui est en prison, c’est Lula, qui n’a jamais possédé d’appartement ou de ferme, qui n’a jamais signé des contrats Petrobras, qui n’a jamais eu de comptes secrets comme cette fondation qui apparaît maintenant.

Plutôt que de manifester mon indignation devant ces faits, je tiens à vous dire que le temps finit par révéler la vérité. Je vous dis que nous ne pouvons pas perdre espoir et que la vérité va gagner, car elle est de notre côté. C’est la raison pour laquelle j’exhorte chacun d’entre nous à renforcer de plus en plus notre lutte pour la démocratie et la justice. Et nous ne pourrons atteindre ces objectifs qu’en défendant les droits du peuple et la souveraineté nationale, car c’est contre ces valeurs que le coup d’État a été commis et pour ça qu’ils sont intervenus dans les élections. C’était pour livrer nos richesses et démanteler les conquêtes sociales. Que ce soit bien clair pour les comités « Lula libre » pour agir de plus en plus dans la société, dans les réseaux sociaux, dans les écoles et dans les rues.

J’ai foi en Dieu et confiance en notre organisation pour affirmer avec une grande certitude : nous serons réunis à nouveau. Et le Brésil peut rêver encore d’un avenir meilleur pour tous. Merci beaucoup, camarades, nous allons nous battre.

Je vous embrasse.

Luiz Inácio Lula da Silva


Traduction de la lettre par Monica Passos.

La lettre originale (portugais) est notamment disponible à l’adresse: : http://www.plantaobrasil.net/news.asp?nID=103540

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[1Introduction de Pierre Chovet.

[2Décédé récemment d’une méningite. À la dernière minute Lula fut autorisé à se rendre aux funérailles sous bonne escorte – note de P. Chovet.

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