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Analyse

BOLIVIE - Le coup d’État et sa facette religieuse

Martín Suso

mercredi 27 novembre 2019, mis en ligne par Françoise Couëdel

Mardi 12 novembre 2019.

L’intégration des Forces armées aux missions de répression et la paralysie des activités productives et commerciales durant presque un mois, sont les composantes explicites du coup d’État. La première, la réintégration des militaires en tant que protagonistes actifs du processus et la seconde l’amorce de la faillite économique d’un pays qui a connu des niveaux inédits de croissance soutenue dans la région, sans avoir recours aux recettes du FMI. Ce sont les éléments de la conjoncture que souhaite Washington.

Il est néanmoins important de souligner l’élément religieux comme soutien aux partisans du coup d’État, et qui a fonctionné de façon nouvelle dans la manipulation d’un secteur de la société. Même si durant le processus qui s’est achevé par l’approbation de la nouvelle Constitution en 2009, il y a eu des campagnes orchestrées par diverses églises qui prévoyaient toutes sortes de calamité, le sujet avait perdu de sa force jusqu’à ces derniers mois.

Le projet est parti de Santa Cruz, orchestré par Luis F. Camacho, président du dénommé Comité civique, instance qui depuis cinq décennies défend les intérêts de secteurs économiques puissants. Il est issu d’une famille de chefs d’entreprise et son père et son demi-frère se sont associés au coup d’État de H. Banzer, en 1971, en tant que paramilitaires.

Pour ce qui est des espaces et des symboles religieux utilisés, il est essentiel de souligner les plus importants. Au cours des manifestations qui ont eu lieu avant et en particulier après les élections, le personnage en question appelait à de grandes concentrations au pied d’une immense statue du Christ, un des rares symboles architecturaux de la ville de Santa Cruz. En face de celle-ci se dresse « l’autel papal », une immense structure édifiée lors de la visite de François en 2015. Sa scène gigantesque a été utilisée comme décor pour les discours et les harangues au cours des manifestations, en raison de toute la charge symbolique qu’elle porte.

Camacho, aux notoires capacités d’expression limitées, a eu recours au « style du prédicateur de base », usant de cris, de lamentations, de menaces et d’invectives contre le gouvernement légitime. Il apparaissait un chapelet à la main et flanqué d’une statue de la Vierge. Ce qui ne l’empêchait pas de brandir également une Bible et d’avoir recours à la présence, aux prières et aux hymnes de prédicateurs et prédicatrices évangéliques.

Il a toujours présenté la manifestation comme quelque chose d’une dimension supérieure : la lutte du Bien contre le Mal, incarnée dans ce cas par Evo Morales et son processus de changement, désignés comme les ennemis de Dieu, hérétiques, idolâtres en raison de leur cosmovision. C’est pour cette raison qu’il s’est assigné à un moment donné une mission personnelle : apporter au palais présidentiel cette Bible, assortie d’une lettre de démission pour le Président, expliquant que « Dieu doit réintégrer le Palais ». C’est là que se manifeste avec force la dimension messianique de l’individu, qui se présente comme un croisé-rédempteur qui lutte contre des forces obscures.

Toutes ces mises en scène, diffusées à l’envi par les moyens de communication, ont opéré comme accélérateur de ce mélange de politique et de religion que beaucoup ont endossé tel une mission divine. La mission de détruire Evo et ce qu’il représente a revêtu alors le caractère d’une réalité sacrée, suprême, éclatante, inéluctable. La dimension sacrificielle, qui ne peut pas manquer dans ce type de mécanismes, c’est le personnage qui l’assumait en se présentant comme celui qui souffre pour son peuple, risque sa vie, et affronte le tyran mais qui, simultanément, la proposait avec malignité aux appelés : il est inévitable de supporter une douleur quelle qu’elle soit car bientôt adviendront des temps meilleurs.

Le programme complet est une réédition inquiétante de ce qui s’est passé sur notre terre il y a cinq siècles.

Un évêque putschiste ?

Le 11 novembre, jour où le coup d’État était consommé, Estanislao Dowlaszewicz, évêque auxiliaire de Santa Cruz, a présidé une assemblée et un office religieux sur l’autel papal mentionné plus haut. Il a proclamé « …Aujourd’hui c’est la résurrection d’une Bolivie nouvelle, un jour historique pour notre patrie… Merci pour la restitution de la démocratie, merci pour vos sacrifices tout au long des grèves et blocus…Merci aux policiers et aux forces armées. »

Avec cette conjonction d’intérêts religieux fondamentalistes, de la société civile, des chefs d’entreprise, des policiers et des militaires, il n’est pas difficile de pressentir ce qui s’annonce.


Traduction française de Françoise Couëdel.

Source (espagnol) : https://www.alainet.org/es/articulo/203199.

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