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BRÉSIL - Comme une odeur de coup d’État dans l’air

Frei Betto

vendredi 6 mars 2020, mis en ligne par Pedro Picho

28 février 2020.

Augusto Heleno, ministre du Bureau de la sécurité institutionnelle (GSI), a suggéré, le 19 février, que les gens descendent dans la rue « contre le chantage du Congrès ». Il a suffi de ce signal autoritaire pour que les alliés du président appellent à une manifestation pour le dimanche 15 mars.

Or, quand une autorité du pouvoir exécutif appelle à une manifestation contre un autre pouvoir de la République, en l’occurrence le législatif, c’est très grave et ça incite à comploter pour un coup d’État, ou carrément à envisager la fermeture du Congrès. J’espère que le pouvoir judiciaire, représenté par le Tribunal fédéral suprême, interdira une telle manifestation, sinon il risquerait de signer la fermeture de ses portes.

La manifestation en faveur du gouvernement aura lieu à la même date qu’il y a cinq ans la plus grande manifestation pour la destitution de la présidente Dilma Rousseff. C’est par une escalade de manifestations préalables, comme celle de la Marche avec Dieu et la famille pour la liberté, que les militaires avaient préparé le coup d’État de 1964 qui a renversé João Goulart, le président élu constitutionnellement et démocratiquement.

Tout homme politique, ayant une vocation de caudillo ou de dictateur, et opposé au régime démocratique, rêve de gouverner en supprimant tous les canaux institutionnels entre lui et le peuple. Une voie directe, sans l’intermédiation des pouvoirs législatif et judiciaire, désormais facilitée par les réseaux numériques. Convaincu que lui seul sait discerner ce qui est ou n’est pas approprié pour la nation, l’autocrate méprise le système des partis, traite les politiciens comme ses serviteurs et se réfère à la Constitution comme un terroriste islamique au Coran. Il entend, mais n’écoute pas ; parle, mais ne dialogue pas ; agit, mais ne réfléchit pas. Sa tendance absolutiste est, aujourd’hui, facilitée par les réseaux numériques, à travers lesquels il fait parvenir sa volonté et ses décisions à la population.

Devant un peuple dépolitisé et dépourvu de conscience critique, le despote émet ses opinions comme s’il s’agissait de lois. Ses adeptes, mus par le sens de la « servitude volontaire », selon l’expression de La Boétie, élèvent au rang de « mythe », celui qui devient un paradigme, une référence au-dessus de tout soupçon ou jugement. Le caudillo sait que, sans soutien populaire, son avenir politique risque de devenir un simple rêve. C’est pourquoi il prend soin d’armer les mains et les esprits. Il libère la possession et le port d’armes, il sème dans le cœur et l’esprit de ses adhérents la haine mortelle des ennemis, réels ou imaginaires. Cette deuxième mesure est rendue possible par la décontextualisation politique, comme si la conjoncture, les principes constitutionnels et le consensus avec ses pairs importaient peu.

Doté d’une intuition impétueuse et d’une agressivité débridée, l’autocrate fragmente son discours, adopte un vocabulaire de gogolo, dédaigne la cohérence, troque la vente en gros pour le détail, prend l’arbre pour la forêt, et crée un dieu à son image et à sa ressemblance. Il n’a d’autre proposition ou programme que de se maintenir au pouvoir et de transformer sa volonté en loi. C’est pourquoi ses lois provisoires ont valeur définitive.

Où sont les partis d’opposition, les centrales syndicales, les mouvements populaires ? Si le chômage touche plus de 11 millions de personnes, si l’économie recule, si la santé et l’éducation sont supprimées, et si 165 millions de Brésiliens survivent avec un revenu mensuel inférieur à deux salaires minimums, quelle est la raison d’une telle inertie de la part de ceux qui devraient exprimer leur indignation devant ce gouvernement ?

N’oublions pas le poème d’Eduardo Alves da Costa, attribué à tort à Maiakóvski : « Le premier soir, ils viennent voler une fleur de notre jardin. / Et nous ne disons rien. / Le deuxième soir, ils ne se cachent plus : ils marchent sur les fleurs, tuent notre chien, et nous ne disons rien. / Jusqu’à ce qu’un jour, le plus faible d’entre eux pénètre seul dans notre maison, nous vole en plein jour et, connaissant notre peur, nous arrache la voix de la bouche. / Et déjà nous ne pouvons plus rien dire. »


Frei Betto est écrivain, auteur de Calendario do poder (Rocco), entre autres livres.

Traduction française de Pierre Picho.

Source (portugais du Brésil) : http://www.ihu.unisinos.br/596649-cheiro-de-golpe-no-ar.

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