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MEXIQUE - Tourisme colonisateur : La longue histoire maya menacée

Ana Esther Ceceña et Alberto Hidalgo

jeudi 9 avril 2020, mis en ligne par Françoise Couëdel

Le tourisme est devenu un commerce lucratif puissant. Les témoignages des temps anciens, qui, en d’autres temps, ont du être détruits ou anéantis pour faire place à la modernité capitaliste et à sa volonté de développement expansif et au progrès, sont aujourd’hui de spectaculaires objets de jouissance, d’admiration et de rentabilité. C’est le cas de la forêt ou des sites naturels, des plus exubérants au plus désertiques, qui se vendent en suscitant des rêves d’exotisme. Le sud-est du Mexique est un lieu particulièrement paradisiaque, riche de culture et de biodiversité. Les édifices mayas y sont nombreux au milieu d’une forêt dense, peuplée de jaguars ou d’oiseaux multicolores. Les modernisateurs contemporains ont imaginé le progrès aux couleurs du tropique en faisant de chaque édifice préhispanique une mine d’or, grâce à un train qui surgirait de la forêt y amenant le plus de touristes possibles pour qu’ils admirent de telles richesses. Pour ce faire, comme à Chichén Itzá, on aménage les alentours avec des restaurants et des hôtels, et probablement des antres de vente d’alcool, de drogues et de femmes, comme dans tout autre centre touristique moderne. Parfois ces restaurants, comme à Chichén Itzá, sont si proches des pyramides qu’ils rappellent les scènes des conquistadors édifiant des cathédrales sur les villes indiennes.

La première vague colonisatrice

Les territoires de ce qui est maintenant l’Amérique ont été soumis à une féroce guerre de conquête. Les estimations sont difficiles à confirmer car une grande part des témoignages sur le passé précolombien et sur les guerres mêmes de conquêtes a été détruite délibérément, pour tenter d’effacer les traces et sans doute un léger sentiment de honte. La grandeur indéniable des civilisations qui habitaient ces terres largement décrites dans les chroniques des conquistadors, a exigé un travail de destruction systématique. Une extermination certes, mais aussi et plus particulièrement un vaste et profond effacement culturel, qui a tenté d’extirper les racines de toute l’histoire antérieure.

Ceux qu’on appelle les Indiens, depuis lors, devaient perdre leur grandeur pour être asservis, dépouillés, infériorisés et méprisés afin de justifier la mission salvatrice de la conquête. Les savoirs accumulés, les technologies propres, les modes de vie, l’imbrication écologique qui se nourrissait systématiquement de la Terre Mère, fondement de l’univers cognitif et de l’appréhension de la réalité, représentaient de puissants obstacles à l’avidité brutale et impérieuse des conquistadores/colonisateurs.

Pour ce qui est du centre du Mexique, on évalue sa population à 25 millions de personnes avant la pénétration des Européens sur le continent ; un an plus tard elle avoisinait à peine un million. C’est l’ampleur de l’extermination qui s’est répétée dans les lieux les plus représentatifs de la vitalité des sociétés préhispaniques, comme dans la région andine. Les spécialistes de ces questions estiment que la diminution de la population du grand territoire continental a été d’environ 60 millions d’individus, accompagnée de destruction d’édifices, d’instruments divers, porteurs d’histoire et de culture.

Évangélisation et effacement culturel

La première colonisation fut si dévastatrice que ses émissaires eux-mêmes tentèrent d’y imposer des limites. Néanmoins, ils le faisaient en invoquant la docilité des Indiens à adopter des croyances et des modes de vie inculqués par les européens. C’est leur qualité qui a fait leur perte. L’évangélisation a été le projet d’inculquer une discipline sociale beaucoup plus ambitieuse et efficace que la destruction physique elle même. Elle impliquait un effacement culturel, la modification ou l’abandon de leurs repères dans le temps, le lieu et de leur cosmovision. La dynamique sociale s’est transformée radicalement tandis que les critères pour la comprendre ou l’intégrer n’était déjà plus les mêmes. Les religieux avaient pour mission de vider les esprits puis de les remplir, d’imposer des relations de subordination (les Indiens étant par définition des êtres inférieurs, des sous-humains), de les former à ne pas se rebeller, et surtout d’inoculer aux populations locales une vision du monde qui les condamnait à la soumission et à la négation d’elles-mêmes : voilà ce que fut la colonisation.

Dans ces circonstances, cacher ou effacer tout vestige, toute marque du passé, toute coutume, était fondamental pour arracher aux populations leurs racines culturelles, pour les désorienter et les fragiliser. Des villes, des temples sont restés cachés, soit parce que les Indiens eux-mêmes tentaient de les préserver, soit parce que les envahisseurs dissimulaient ces signes de référence à une histoire qui révélait leur propre infériorité, soit ils choisissaient de les abandonner. L’histoire a été enfouie mais n’a pas été effacée. Elle est inscrite dans les monuments et la conscience des peuples ; mais le néolibéralisme et le capitalisme contemporain et son avidité lucrative déploient leurs efforts ultimes pour achever la liquidation de ce passé, en transformant ces vestiges en objets touristiques.

L’évangélisation du XXIe siècle s’appelle « progrès » et « développement ». Elle débarque avec ses monocultures, ses pesticides, ses exploitations minières ou industrielles d’envergure, son tourisme et ses projets d’infrastructures pour se connecter au commerce mondial.

La colonisation du XXIe siècle

Récemment, on est parvenu à identifier jusqu’à 7274 sites archéologiques dans toute la région aujourd’hui incluse dans le projet Train maya. Dans la seule frange de 10 km, de chaque côté de la voie ferrée, se trouvent 1 288 d’entre eux qui sont l’un des attraits du tracé de la route.

Chichen Itzá, ville sacrée de la période post-classique maya en relation avec la culture toltèque, a été déclarée, en 1988, patrimoine de l’humanité et, en 2007, merveille du monde moderne. C’est une ville emblématique d’un point de vue culturel et touristique. En 2019, elle a accueilli 2 365 554 visiteurs, dont 55% d’étrangers. Ce qui signifie 6 480 personnes par jour qui visitent le site. L’ambition est d’augmenter ce chiffre si le train réussissait à voir le jour. Chichen Itzá et Tulum sont les villes mayas de la zone les plus vendues. Tulum reçoit 1 996 554 visiteurs, une moyenne quotidienne de 5 470. Tulum est située au bord de la mer où les touristes peuvent, en outre, profiter des merveilleuses plages caribéennes. Il faut souligner les dommages que les pôles de développement touristique, comme celui de Cancún, ont occasionnés dans la zone, ne serait-ce que par l’évacuation d’eaux noires dans la mer.

Pour qu’un projet tel que celui du Train maya soit pertinent d’un point de vue économique (rentable), il exige de multiplier et d’étendre les activités touristiques. Dans cette optique, il est prévu d’ouvrir d’autres sites archéologiques semblables, de grande dimension ou d’importance historique, pour les ajouter à l’offre touristique qui développera la région. Trois d’entre eux sont significatifs pour évaluer la dimension dévastatrice de cette nouvelle vague d’effacement culturel et écologique.

- 1- Chaltún Há est un des sites privilégiés, proche de la ville de la vice-royauté de Izamal, aujourd’hui village fascinant, fondé en 1552. Pour ce qui est des villes de la vice-royauté les plus précoces leur implantation fut décidée selon l’importance qu’avaient les implantations précolombiennes en ce même lieu, ce qui dans ce cas modifia réellement la dynamique locale avec le développement de la production de la fibre de henequén (fibre naturelle, sisal), qui s’est prolongée jusqu’en 1970. Rafael Burgos Villanueva, archéologue en charge de Chaltún Há, souligne qu’« … il s’agit d’une ville entière préhispanique, avec d’énormes fondations, qu’il est souvent impossible d’évaluer de près, qu’il faut apprécier plutôt depuis les airs car ce sont des structures gigantesques ». La pyramide de Kinich Kak Moo « est la structure la plus grande et la plus volumineuse de la Mésoamérique. Il s’agit d’une cité très importante de l’époque précoce ». Il s’agit d’un site majeur pour comprendre et reconstruire l’histoire ; elle n’est pas totalement restaurée et il serait risqué d’en faire une offre touristique.

- 2- Au cœur de la Riviera maya, à côté de la magnifique lagune de Bacalar, se trouve Ichkabal, ville de l’époque maya préclassique datée de 250 ans avant JC. Selon les chercheurs, elle pourrait avoir été la première grande implantation et le centre politique de la région, ainsi que l’origine possible d’une des lignées dirigeantes les plus importantes du monde maya : celle des seigneurs divins de Kanal. On estime qu’elle couvre près de 30km2 et comprend six ensembles de constructions dont environ 15 édifices d’architecture monumentale. Parmi eux, trois pyramides dépassent les 46 mètres de hauteur, sans compter les édifices de moindre importance.

L’ejido de Bacalar, où se situe cet ensemble, est d’une importance considérable pour la préservation de la biodiversité et se caractérise par l’existence d’un réseau hydrologique qui, selon le Programme de gestion écologique local de la Commune de Bacalar, émis par le gouvernement de l’état de Quintana Roo pour 2011-2016, « permet l’interaction et la connectivité entre les écosystèmes et les espèces terrestres avec le système lagunaire de Bacalar. En outre, la partie occidentale de cet ejido, dénommée Corridor Calakmul Sina ka’an, est incluse au sein de l’ALCA ; on y recense 58% des oiseaux dans le Quintana Roo et 48% dans la péninsule du Yucatán ». Les membres des ejidos se sont opposés à la marchandisation de Ichkabal et à la vente des hectares de terre sur lesquels elle est édifiée.

Déjà, bien avant les projets de construction du Train maya, les projets de réaménagement du territoire ont considérablement augmenté la quantité d’infrastructures touristiques, ainsi que l’avancée sur la réserve de Tulúm et de SianKa’an, mettant ainsi en péril la zone forestière et l’immense réseau aquifère, riches en vestiges archéologiques d’une grande importance historique. Un exemple en est la découverte récente, dans la grotte sous-marine de Chan Hol, de trois squelettes vieux de 13 000 et 10 000 ans, identifiés par le chercheur Wolfgang Stinnesbeck comme les plus anciens squelettes paléo-indiens découverts sur le continent américain. D’après leurs caractéristiques morphologiques, cette découverte faite sur la route des projets touristiques, permet de faire l’hypothèse de la coexistence dans le temps de deux populations différentes durant la période du pléistocène tardif-holocène primitif, selon ce même chercheur. N’oublions pas que c’est dans cette région qu’est tombée la météorite qui a mis fin à l’ère des dinosaures sur la terre.

3. Calakmul est l’un des sites archéologiques d‘importance majeure ouvert au public. Avec plus de deux mille ans d’histoire, il est situé dans les profondeurs de la réserve de biosphère du même nom, partie intégrante du corridor biologique mésoaméricain qui unit les forêts tropicales du nord et du sud du continent à travers l’isthme de l’Amérique centrale ; il est d’une extrême importance pour le type et la variété des espèces qu’il renferme. En 2019, 48 086 visiteurs sont passés par Calakmul mais le projet Train maya prétend l’étendre à trois millions. Une telle affluence dans un écosystème déjà fragilisé par le tourisme actuel aurait des répercussions environnementales gravissimes et irréversibles, sans compter les dommages sur le patrimoine culturel. À proximité de Calakmul, on envisage d’ouvrir au public une ville préhispanique voisine, Nadzca’an, récemment découverte officiellement à la fin du XXe siècle. Témoignage de tant de milliers d’années du parcours de l’humanité sur cette terre, elle pourrait aujourd’hui enrichir la restauration des racines du peuple maya alors qu’on veut en faire un objet de consommation touristique, en lui ôtant sa force culturelle, en contribuant à l’effacement de la mémoire historique. On impose aux peuples mayas une nouvelle phase de colonisation capitaliste qui les expose en vitrine comme des objets du passé alors qu’ils sont vivants et en résistance contre les menaces de désagrégation accélérée par le néolibéralisme.

Si le monde s’inquiète de la catastrophe environnementale en cours et que la société se mobilise pour la freiner, il doit en être de même de la dévastation culturelle. Les racines historiques des peuples d’Amérique et du monde sont beaucoup plus anciennes et plus profondes que celles du capitalisme mais la capacité et la rapidité de destruction et de dévastation qui le caractérisent font craindre qu’il remporte la course.


Ana Esther Ceceña est coordinatrice de l’Observatoire latino-américain de géopolitique (OLAG) à l’Institut de recherches économiques de l’Université nationale autonome du Mexique et présidente de l’Agence latino-américaine d’information (ALAI).

Alberto Hidalgo est membre de l’OLAG, étudiant en licence d’Études latino-américaines et membre du collectif Cine Presente.

Traduction française de Françoise Couëdel.

Source (espagnol) : https://www.alainet.org/es/articulo/205231. Article paru dans la revue América latina en movimiento, n° 547 - « Panamá en Tehuantepec : Colonización ferroviaria del sureste de México » [Panamá à Tehuantepec : Colonisation ferroviaire du sud-est du Mexique], co-édition ALAI-OLAG, février-mars 2020, p. 13-16.

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