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DIAL 3534

ARGENTINE - Prêtres des villas : « Il y a des casseroles qui nourrissent avec amour et des concerts de casseroles qui divisent et suscitent la peur »

Mariano Nieva

samedi 30 mai 2020, mis en ligne par Dial

Cet article de Mariano Nieva a été publié sur le site de l’Agencia Paco Urondo le 6 mai 2020.


L’Équipe des prêtres des villas  [1] de la capitale et de la province de Buenos Aires a rédigé un document intitulé « Anniversaire du père Mugica et impact du coronavirus dans les villas et les quartiers populaires », qui a été présenté à la paroisse Cristo Obrero de la Villa 31 de Retiro, sous la responsabilité du père Guillermo Torre. « Selon les dernières paroles du père Padre Carlos Mugica, nous savons que, aujourd’hui plus que jamais, il faut être aux côtés du peuple », ont affirmé les prêtres.

Photo : Paula Conti

« Le COVID 19 frappe durement nos quartiers. » Ainsi commence le nouveau document produit par le Groupe de prêtres des villas de la zone métropolitaine de Buenos Aires. […] Le communiqué a été lu par ces prêtres devant le mausolée qui abrite la dépouille de Carlos Mugica, assassiné par la Triple A le 11 mai 1974.

On se souvient encore de l’émouvant cortège qui, en 1999, une fois sorti du cimetière de La Recoleta, emprunta l’avenue du Libertador pour terminer son parcours au cœur du quartier 31, où fut dite une messe présidée par l’archevêque de Buenos Aires Jorge Bergoglio, devenu depuis le Pape François. Ainsi, 25 ans plus tard, le père Carlos revenait près des siens pour y reposer à jamais.

Lors de la lecture du document, l’évêque de la Pastorale des villas, Gustavo Carrara, a déclaré : « Nous continuons d’apprendre des gens modestes de nos quartiers tellement habitués à devoir toujours s’adapter à des situations nouvelles et difficiles. Ils acceptent la bonne décision prise par le gouvernement central d’appliquer une quarantaine et apprécient les mesures prises en faveur de ceux qui en subissent le plus les conséquences. Selon les dernières paroles du père Padre Carlos Mugica, nous savons que, aujourd’hui plus que jamais, “il faut être aux côtés du peuple” ».

Et de poursuivre : « Cette proximité nous conduit à comprendre que, globalement, la communication et les politiques du gouvernement à tous les niveaux sont dirigées vers la population en général. Selon nous, il est aussi nécessaire de mettre l’accent sur les quartiers populaires. »

Puis les prêtres se sont intéressés dans le document à deux sujets d’actualité qui suscitent actuellement divers débats dans la société. D’une part, la requête maintes fois adressée au gouvernement de la Ville de Buenos Aires (GVBA) par les habitants mêmes de la Villa 31 face aux coupures d’eau potable qui surviennent dans la conjoncture particulièrement critique engendrée par la pandémie. D’autre part, la situation sanitaire désespérante des prisons et la possibilité de faire sortir des détenus de prison en les assignant à domicile.

Dans ce contexte, le père Pepe Di Paola a affirmé : « Même si, dans notre pays, cette pandémie a d’abord frappé des gens d’autres secteurs de la société, nous savons qu’avec le temps la contagion s’accroît fortement dans les quartiers vulnérables. Espérons que nous n’allons pas voir ressurgir des comportements discriminatoires. Dans les circonstances que nous vivons, la pandémie met en évidence des problèmes structurels de nos quartiers. La réalité s’est imposée à nous. Il y a des sujets dont la solution ne peut plus attendre. Certains endroits connaissent de graves problèmes d’approvisionnement en eau, comme la Villa 31. Nous sommes préoccupés par la situation de surpopulation et d’abandon dans les prisons, les limites du système de santé, l’aide alimentaire soutenue et beaucoup de besoins concrets engendrés par la disparition des petits boulots et des emplois informels pour beaucoup de nos concitoyens. Nous sommes préoccupés par la pratique des licenciements arbitraires. »

Et de nous alerter : « Des moments très durs sont à attendre dans le domaine social. Cela va être long. Il est urgent de faciliter l’accès aux aides au logement. De plus en plus de gens n’ont plus d’argent pour payer leur loyer. À l’instar de l’IFE (Ingreso familiar de emergencia, revenu d’urgence pour les ménages), il est nécessaire d’augmenter certaines prestations sociales pour faciliter l’achat de nourriture et de médicaments. Lors de la dernière fête de Pâques, le pape François a dit aux mouvements et organisations populaires que le moment est peut-être venu de penser à instaurer un salaire universel pour qu’aucun travailleur ne soit privé de ses droits. »

Ensuite, le père Toto de Vedia de la Villa 21-24 de Barracas a pris la parole en ces termes : « Dans les moments que nous connaissons, nous devons nous en tenir aux faits. Abandonner les quartiers populaires, ce serait contribuer à l’aggravation des injustices. Dans nos quartiers, nous ne fermons pas les chapelles. Toutes les activités habituelles sont aménagées en fonction des besoins que nous observons dans la communauté. La solidarité naturelle entre voisins est très présente. »

Il a également été question des concerts de casseroles qui ont lieu depuis quelques jours dans certains secteurs de la société en protestation contre la prétendue libération de milliers de détenus dangereux et l’importance des organisations sociales : « Cela nous fait du bien de voir des casseroles qui nourrissent avec amour et qui donnent de l’espoir, mais pas de voir des concerts de casseroles qui divisent et qui suscitent la peur », a-t-il déclaré. « Les casseroles des pauvres, comme tout ce qui vient d’eux, servent à protèger et préserver la vie. Les pauvres nous enseignent que les temps difficiles doivent être une occasion de s’unir et non de continuer à se diviser. De concert avec les autorités civiles locales, nos paroisses et chapelles, en lien avec les organisations sociales, accompagnent le recensement des adultes âgés, les campagnes de vaccination et la distribution de l’aide alimentaire. Bon nombre de nos chapelles se proposent comme foyers d’accueil afin que de nombreux habitants puissent se mettre en quarantaine. »

La conclusion de l’exposé présenté par ce groupe de prêtres qui partagent l’existence des habitants des villas de Buenos Aires et de sa province a été confiée à Basilicio « Bachi » Britez, qui exerce sa mission pastorale dans le quartier Almafuerte, anciennement Villa Palito, de La Matanza : « Il faudrait que l’État actualise sa présence dans les quartiers vulnérables en fonction des différentes questions et des difficultés qui se posent, la sécurité, la santé, l’éducation et les problèmes de connectivité dans ces endroits. Beaucoup d’enfants ne peuvent faire les activités scolaires demandées, malgré les efforts déployés par les enseignants. La réalité de nos aînés et de ceux qui connaissent certains ennuis de santé nous préoccupe. Le manque d’espaces d’isolement nous préoccupe. Nous saluons le dévouement du personnel de santé de nos quartiers. Il faut fournir le nécessaire pour que le système de santé ne s’effondre pas. »

Et de poursuivre en donnant des éléments de contexte : « Il faut réserver des espaces pour nos frères et nos sœurs qui se droguent. Nous attirons depuis longtemps l’attention sur le nombre de gamins et de gamines morts d’avoir consommé du paco (pâte basique de cocaïne). Nous continuons aujourd’hui à dénoncer la réalité de ces gamins et gamines qui vivent cette situation de pandémie. Il y a plus de 50 ans, Carlos Mugica et ses camarades ont fondé l’Équipe de prêtres au service des villas. Aujourd’hui, les prêtres et les communautés de nos quartiers conjuguent leurs efforts pour le bien des habitants, notamment de ceux qui en ont le plus besoin. De nos jours, la présence de l’État est plus importante qu’à l’époque. Mais elle demeure insuffisante. Nous continuons à avoir besoin d’une présence intelligente de l’État. Qu’en ce mois de mai patriotique [2], la Vierge de Lújan nous encourage à rester aux côtés de notre peuple », a-t-il déclaré pour conclure.

Équipe des prêtres des villas et quartiers populaires de la capitale et de la province de Buenos Aires

P. José María Di Paola, P. Eduardo Drabble, P. Andrés Benítez. Villa La Carcova, 13 de Julio et Villa Curita. Diocèse de San Martín.
P. Guillermo Torre, P. Agustín López Solari. Villa 31. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Juan Isasmendi, P. Patricio Etchepareborda, P. Lucas Walton. Villa 1-11-14. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Lorenzo de Vedia, P. Facundo Ribeiro. P. Ramiro Terrones, P. Carlos Olivero. Villa 21-24 et Zavaleta. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Nibaldo Leal. Villa Hidalgo. Diocèse de San Martín.
P. Hernán Cruz Martín, P. Gustavo Rofi. Quartier Don Orione - Claypole. Œuvre Don Orione. Diocèse Lomas de Zamora.
P. Basilicio Britez. Villa Palito. Diocèse de San Justo.
P. Nicolás Angellotti. Puerta de Hierro, San Petesburgo et 17 de Marzo. Diocèse de San Justo.
P. Domingo Rehin. Villa Lanzone. Diocèse de San Martín.
P. Gastón Colombres, P. Marco Espínola. Villa 15. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Damian Reynoso. Monoblocks Villa Soldati. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Martín Carroza, P. Oscar Gallegos Álvarez, P. Ramiro Pannunzio. Villa Cildañez. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Adrián Bennardis, P. Ariel Corrado. Villa 3 et Barrio Ramón Carrillo. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Joaquín Giangreco. Villa Trujuy. Diocèse Merlo-Moreno.
P. Juan Manuel Ortiz de Rozas. San Fernando. Diocèse de San Isidro.
Carlos Morena, Mario Romanín, Fernando Montes, Juan Carlos Romanín, Salésiens, Don Bosco. Villa Itatí. Diocèse de Quilmes
P. Juan Ignacio Pandolfini. Villa la Cava. Diócesis de San Isidro.
P. Leonardo Silio. Quartiers Manantiales, Atalaya, Rififi, Cascallares, Cassasco. Diocèse Merlo-Moreno.
P. Pedro Baya Casal. Villa Rodrigo Bueno. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Andrés Tocalini. Villa los Piletones. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Franco Punturo, Villa 20. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Omar Mazza. Villa Inta. Archidiocèse de Buenos Aires.
P. Gustavo Carrara, évêque auxiliaire de Buenos Aires, vicaire pour la Pastorale des villas de la ville de Buenos Aires.


- Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3534.
- Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
- Source (espagnol) : Agencia Paco Urondo, 6 mai 2020.

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[1Les villas argentines sont des quartiers en cours d’urbanisation souvent qualifiés de « bidonvilles » – note DIAL.

[2La révolution de Mai a conduit à l’éviction du vice-roi Baltasar Hidalgo de Cisneros et à la mise sur pied d’un gouvernement autonome le 25 mai 1810 – note DIAL.

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